Chronique à l’encre de Chine – #2 Tradition côté Yin, béton côté Yang

Le temps d’un été, Lucie Mogarra a posé ses valises à Shenzhen, en Chine. Transformée pour l’occasion en envoyée spéciale, elle a accepté de partager les chroniques de son voyage en terre « presque » inconnue, pour ArlyoMag.

Découvrez ou redécouvrez le premier épisode de cette chronique : Shenzhen will rock you.

chine

La nuit tombe sur Shenzhen et les insignes lumineuses se multiplient sur notre passage. Une d’elles en particulier retient mon attention : « Lianjia. Since 2001 ». À cet instant je me dis qu’il serait impossible de voir ça en France. L’ancienneté d’une marque ou entreprise en France est gage de qualité, or à Shenzhen, rien n’est réellement ancien. Tout se développe depuis seulement 20 ans. Ainsi, une entreprise chinoise qui existe depuis 15 ans est, quelque part, ancienne. Paradoxalement, la Chine nous évoque une culture très attachée aux traditions… Il se trouve que depuis deux semaines je suis en plein dans ce paradoxe, entre tradition et modernité.

Schizophrénie urbaine

DSC_0162Je me promène dans une petite rue où se succèdent des petites boutiques de proximité, des boutiques fréquentées par la classe populaire. Les vendeurs regardent des films en famille à l’intérieur des échoppes. Quelques minutes plus tard, je suis au pied d’immenses immeubles hauts de gamme où vivent la plupart des expatriés à Shenzhen. Si quelques instants auparavant, l’ambiance était presque rurale, avec des légumes et des crevettes à même le sol, le paysage change du tout au tout pour se transformer en ville, jungle tentaculaire de béton.

En face de ces grands appartements luxueux se trouve un terrain vague où se côtoient bâtiments délabrés – où des gens semblent toujours vivre – et bâtiments à moitié détruits. Certains de ces terrains vagues me font penser à des photos de villes abandonnées, en guerre. Je ne pense pas être si loin de la réalité quand je dis que la Chine semble être en guerre. Une guerre entre la modernité et la tradition, et la ville est le principal territoire où s’exprime ce conflit.

La culture sous vitrine                  

Je me suis rendue dans un parc à thème dans le centre de Shenzhen, dont le thème principal est la Chine et ses différentes régions. Le parc est absolument immense et recèle beaucoup de monuments dits traditionnels, mais qui doivent avoir 5 ans, et beaucoup sont encore en cours de construction. Alors que je visitais cet endroit, je n’ai pas rencontré un seul occidental. Tous les visiteurs étaient des chinois et semblaient tout aussi enthousiastes que moi face aux répliques des temples bouddhistes.

J’ai finalement eu le sentiment que les habitants de la ville de Shenzhen découvraient autant que moi la culture traditionnelle chinoise au travers de ce parc. Il y a quelques endroits dans la ville qui reprennent les codes architecturaux anciens mais il n’en est rien en réalité. Shenzhen a cette particularité d’être une ville récente et ne prétend pas à un tourisme culturel, ce qui m’a beaucoup déçue dans un premier temps, je dois l’avouer.

La tradition dans l’intimité

DSC_0203Je n’osais presque plus rêver à la Chine que j’avais en tête, la Chine ancestrale. Finalement, je l’ai trouvée, mais au sein de la famille chez qui j’ai passé un week-end. Je n’ai pas eu droit à des temples millénaires, mais j’ai découvert que la vraie culture chinoise est celle qui vient du cœur. J’ai pu, l’espace d’un week-end, m’intégrer à une famille qui, si au premier abord semble moderne, est finalement encore très attachée et respectueuse des traditions. Les points sur lesquels les chinois sont très différents de nous sont nombreux. Ils s’ancrent premièrement dans l’éducation, les valeurs premières inculquées aux enfants (principalement l’argent et la réussite), le rapport différent entre l’éducation d’une fille et celle d’un garçon. Les filles vont avoir pour principale aspiration de trouver un mari riche par exemple, et ce n’est malheureusement pas une caricature.

Le rapport au corps est aussi très différent. Les gens d’une même famille ne se font pas la bise et n’ont jamais un geste d’affection les uns envers les autres. Tout ceci a d’ailleurs donné lieu à beaucoup de « vents » mémorables quand je m’avançais vers eux pour les embrasser. Si l’amour et la démonstration d’affection ne passent pas par le corps, ils s’inscrivent au travers de nombreux cadeaux, de moments de partage comme le moment du thé autour de ce que l’on appelle une table à thé. Les familles traditionnelles chinoises sont des familles très unies. La preuve en est, la famille chez qui j’étais pendant quelques jours vivait dans le même appartement. On y retrouvait toutes les générations et tous travaillent ensemble.

Finalement, ce voyage en terre presque inconnue a été une expérience ambivalente. Entre déceptions et découvertes. La Chine ressemble davantage, en définitive, à un nouveau temple capitaliste plutôt qu’à un temple bouddhiste. Et il faut aller à la rencontre du peuple chinois pour pouvoir traverser cette jungle de fer et de béton.

« Au long du vieux canal à l’infini

Par à travers l’immensité de la misère

Des chemins noirs et des routes de pierre,

Les nuits, les jours, toujours,

Ronflent les continus battements sourds,

Dans les faubourgs,

Des fabriques et des usines symétriques. »

Extrait de « Les Usines » de Emile Verhaeren, Les villes tentaculaires

 

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