La Sixième Corde, une road-romance « de l’autre côté du miroir »

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Il y a quelques jours, j’ai rencontré Benjamin Karo. Bien installés dans un salon de thé cosy, il me parle de La Sixième Corde. C’est son premier roman, co-écrit avec sa sœur Caroline. Retour sur une romance française qui veut « offrir aux filles la possibilité de voir là où elles n’ont pas le droit d’aller ».

Benjamin et Caroline, l’écriture fraternelle

Benjamin Karo a 35 ans, il est musicien de formation. Il écrit aussi, principalement de la science-fiction. Depuis peu, il s’est inventé écrivain de romance, avec sa grande sœur, Caroline. Ils se sont associés pour un projet de diptyque, 96, dont le premier tome s’intitule La Sixième Corde. Un projet né assez simplement, de l’envie de Benjamin d’écrire dans un nouveau genre, la « romance ». Caroline lui propose son aide face à la nouveauté, enthousiasmée.

Elle sera regard extérieur et force de proposition, pour un roman véritablement écrit à quatre mains. Caroline Karo a 42 ans, elle a été clerc de notaire, puis conseillère en image dans une agence de stylisme. Au moment où naît le projet elle est en pleine transition professionnelle, et libère du temps pour l’écriture. Ces deux-là ont toujours eu une grande complicité, nourrie depuis l’enfance. Cette amitié de frère et sœur est aussi une convergence culturelle : ils partagent les mêmes références, le même goût pour les comédies. La complicité pour écrire a donc été assez immédiate, et ce travail a quatre mains, évident.

Caroline et Benjamin - © H.

Caroline et Benjamin – © H.

Écrire à quatre mains : faire des choix

C’est une des singularités de ce projet. Comment écrit-on à quatre mains ? Pour Benjamin et Caroline, ç’a été une organisation très simple. N’ayant aucune envie de tomber dans un cliché genré, et d’écrire chacun pour les personnages de leur sexe, ils ont préféré une organisation plus anarchique, en refusant une « segmentation sexuelle ». Ils ont donc tout écrit ensemble, avec une vraie fluidité selon les dires de Benjamin. L’intérêt est aussi pour lui d’avoir ainsi créé un personnage complexe, nourri du féminin et du masculin. Arnaud, le personnage principal, « n’est ni Caroline ni moi. C’est un personnage qu’on a créé à deux », dit-il.

Bien sûr, certains paragraphes ont été écrits par l’un, d’autres par l’autre. Seulement, avec toutes les relectures, l’importance de trouver une cohérence, l’écriture de l’un et l’autre a trouvé un équilibre. Benjamin et Caroline ont travaillé sur ce roman pendant un an. Ce travail comprend à la fois l’écriture, la relecture, mais aussi l’exposition aux critiques de chroniqueuses. Ces critiques leur ont permis de retravailler encore le roman, de l’adapter. Aujourd’hui, Benjamin ne considère pas encore que le roman est sorti, bien qu’il soit disponible sur Amazon. Actuellement en négociations avec une maison d’édition, il attend une sortie officielle, en bonne et due forme.

© H.

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La Sixième Corde, romance et bande de potes

Le pitch de La Sixième Corde est assez original. Arnaud et Emma s’aiment d’un amour quasi mystique. À tel point qu’ils sont presque au-delà du couple traditionnel. Pourtant, l’idée du mariage pointe le bout de son nez. C’est l’occasion pour eux de parler de leur relation, du passé et de l’avenir. Ils prennent alors ensemble la décision d’entamer un genre de quête pour faire table rase du passé. Chacun de son côté va partir à la rencontre de ses cinq dernier(e)s ex. Les retrouver pour les oublier en quelque sorte.

Arnaud, que l’on suit tout au long du roman, décide de ne pas entamer ce voyage seul. Il part avec ses meilleurs amis : Vincent, Romain et Éni. À eux quatre, ils forment une bande de potes à la française, à la façon d’Alex, Antoine, Jeff et Manu dans Le cœur des hommes. Ils ne sont pas sans rappeler non plus les joyeux pinsons de Very Bad Trip, dans leur épopée extravagante, entre abus d’alcool, Casino et dépenses à tour de bras. Benjamin Karo, lui, préfère en référer à High Fidelity par exemple. Romancer une virée entre potes, c’est pour Benjamin et Caroline l’occasion de donner aux lectrices un aperçu de ce qui se passe quand le chat n’est pas là… Évidemment, les souris dansent.

Un melting-pot d’inspirations

La Sixième Corde se trouve quelque part entre la romance, le film français, et le road movie. Quatre amis sur les routes, exerçant leur « amitié virile » selon tous les codes du genre, à la recherche des femmes les plus aimées de leur copain Arnaud. On suit aussi bien les délires et les déboires qui unissent ce quatuor, que les démêlés d’Arnaud avec ses anciennes amantes. On découvre ce personnage dans ses parts intimes, aussi bien que dans son environnement amical.

Cet étonnant melting-pot donne lieu à des aléas stylistiques : on passe de scènes de passion sensuelles et romantiques à des scènes très « potaches », pour emprunter le mot de Benjamin, en passant par des scènes rocambolesques de fêtes trop arrosées. Cette diversité est volontaire pour les auteurs, qui ont voulu montrer combien un homme n’est pas le même dans l’intimité ou dans son cercle social masculin.

© H.

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Arnaud, l’homme viril vs l’homme intime

Cette volonté-là, je ne l’avais pas lue entre les lignes : la rencontre avec Benjamin fut à ce titre très intéressante. Benjamin parle d’Arnaud comme d’un personnage imparfait, qui cumule les défauts malgré ses qualités, et auquel on n’a pas toujours de la facilité à s’identifier. Il faut savoir que pendant leur virée, les quatre compères s’en donnent à cœur joie. Avec les femmes, l’alcool, l’argent, les uns avec les autres, les situations de « potacherie » se multiplient. Pour Benjamin, l’accueil fait à cette « potacherie » est un genre de test de tolérance. « Quand tu lis ce bouquin tu es juste face à un miroir de toi-même, face à ta capacité à la bienveillance, à ta capacité à avoir de l’empathie pour quelqu’un. Quand tu refermes ce bouquin en étant en colère, tu t’es prouvé qu’une chose, c’est que t’es intolérant. »

Sur ce point, je ne peux qu’être en désaccord avec Benjamin. Cette fameuse « amitié virile » suppose qu’on ne peut être sensible que dans l’intimité, et que devant les copains il faut être le plus beau con. C’est une idée du masculin que je ne partage pas, et que je ne peux pas cautionner. Oui, je crois que les hommes savent et peuvent être autre chose que cela. De fait, je suis certaine de ne pas être la seule à en être convaincue. Je préfère penser qu’il s’agit de croyance en l’humanité plutôt que d’intolérance.

Cependant, il faut voir au-delà de cette « potacherie » pour s’intéresser au projet des auteurs, qui n’est pas un projet dénué de sens. Et détrompez-vous, les quatre amis offrent aussi des moments de rire et de sympathie divertissants et agréables. Les retrouvailles d’Arnaud avec ses amantes sont aussi de beaux moments de nostalgie, de passion et d’introspection quant aux événements du passé.

Des femmes au-dessus de la mêlée

Benjamin est tout à fait conscient de la raison pour laquelle ses personnages masculins peuvent agacer, décevoir, voire mettre sacrément en rogne. Selon lui, il ne faut pas s’arrêter sur eux, et voir aussi les personnages féminins. En effet, les personnages principaux de femmes que l’on rencontre au fil du roman sont, selon ses mots, des femmes de grande qualité. Ces personnages sont de manière générale plus avancés que les personnages masculins. Elles sont plus solides, plus droites. Ces femmes savent ce qu’elles veulent et ce qu’elles ne veulent pas. Elles sont plus capables d’exprimer leurs sentiments et leurs volontés.

Elles sont « au-dessus de la mêlée », dit Benjamin. Il s’agit donc pour lui d’interroger les rapports hommes-femmes, et la vision de chaque lecteur de ces rapports. L’objectif est en effet quelque part de dénoncer une immaturité masculine, et la fausseté du personnage social que les hommes peuvent se créer dans un groupe d’amis.

Debout les hommes

Un projet qui n’est pas forcément lisible selon moi dans le texte, mais dont on ne peut que louer les bonnes intentions. Néanmoins, à mon sens, c’est le présupposé qui pèche : personnellement, la présomption selon laquelle un homme est moins mature, moins apte à s’exprimer, moins ceci et plus cela, et globalement tout ce qui tend à généraliser et à essentialiser les comportements dits masculins et féminins n’est pas pour me plaire.

En effet, les personnages aussi bien féminins que masculins sont finalement assez stéréotypés. Cela colle assez bien avec le genre du roman, et il ne s’agit pas ici d’écrire une grande fresque sociale. Cela reste cependant un point décevant pour moi. J’aurais souhaité voir plus de complexité chez tous les personnages, et plus spécialement chez les personnages masculins secondaires. Autant, concernant Arnaud, on a accès à sa psychologie, autant pour les autres personnages, on ne lit pas forcément ce qui les anime, ce qui les blesse, et ce qui les fait tels qu’ils sont.

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Au-delà de la fiction

Pour autant, La Sixième Corde réussit son pari : on en vient bel et bien à questionner sa vision des hommes, des femmes, et des rapports entre eux. En vérité, je souhaiterais à chacun d’avoir l’occasion de discuter de cela avec les auteurs. Confronter son avis, diversifier les opinions. Dans un monde qui change, et spécialement dans notre rapport au genre, il me semble qu’il est intéressant de s’interroger sur ces visions-là.

Et figurez-vous qu’en plus, c’est possible. L’histoire continue sur le site de Benjamin et Caroline, les lecteurs sont invités à écrire aux personnages du roman. Une requête, une question, une déclaration, une accusation ? Vous pouvez régler vos comptes avec les personnages directement, juste ici. L’occasion  de nourrir des débats constructifs quant à la vision du monde que nous livre les Karo ?

Il faut savoir que tous les personnages et toute l’histoire sont inspirés de faits réels. Un rapport à la fiction très intéressant mais sur lequel je n’aurais pas le temps de m’étendre. En tout cas, vous pouvez, via le site, vous adresser directement aux personnes qui ont inspiré les personnages principaux.

Une chose est sûre : je vous invite à lire ce roman et à vous forger une opinion par vous-mêmes. La Sixième Corde est une road-romance divertissante avec un scénario original, pour laquelle ses auteurs ont des projets d’exportation cinématographique et théâtrale intéressants. Vous voulez découvrir gratuitement les trois premiers chapitres ? C’est par ici : cliquez. N’hésitez pas à nous faire part de vos impressions… !

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1 Comments

  1. Benoit dit :

    « quand tu refermes ce bouquin en étant en colère en colère, tu t’es prouvé qu’une chose, c’est que t’es intolérant ».

    Le plus intolérant dans tout cela, me semble être l’auteur lui-même. Un auteur qui n’accepte pas un sentiment provoqué par son livre: il vaut mieux arrêter d’écrire.

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