« Moi, Peter Pan » de Michael Roch : la liberté n’est pas un caprice

En début d’année, les éditions Le Peuple de Mü publiaient Moi, Peter Pan de Michael Roch. Retour sur ce coup cœur littéraire en forme d’hommage au mythe du garçon qui refusait de grandir.

Michael Roch

La magnifique couverture signée Naïky

« Quelle était l’adresse déjà ? Deuxième à droite et tout droit jusqu’au matin. »

Le roman de Michael Roch est elliptique et fragmentaire, à la manière d’un songe. Il ne s’agit pas de raconter de nouvelles aventures, mais d’explorer ce que l’œuvre de Barrie laisse dans l’ombre : le point de vue de Peter.

J.M. Barrie

Dans l’œuvre originale – on ne peut s’attaquer à un mythe pareil sans souffrir de bonne grâce la comparaison, qu’on m’en excuse – Peter est en définitive tenu très à distance du lecteur. C’est un personnage énigmatique dont les rares éléments de personnalité sont avancés par un narrateur on ne peut plus omniscient.

Par bien des aspects, c’est le narrateur qui se présente comme l’élément central du conte (et illustre la modernité de Barrie) : il raconte, bien sûr, mais occupe aussi avec jubilation cette position de conteur, en s’adressant directement aux lecteurs et en se proposant même d’interférer avec la suite des événements. On a rarement lu démiurge plus assumé. Jugez plutôt :

« Par-dessus tout, ce que nous aimerions faire, ce serait de lui dire, à elle [Mme Darling], à la manière dont font les auteurs (sic), que les enfants sont en route et arriveront jeudi en huit. Cela gâcherait complètement la surprise que Wendy, John et Michael ont projetée. […] Mais nous n’obtiendrions pas un remerciement pour ça. Nous commençons à connaître Mme Darling, depuis le temps, et nous sommes sûrs qu’elle nous reprocherait de priver les enfants de leur petit plaisir. » Chapitre 16, Peter Pan, J.M. Barrie.

On comprend que, face à une narration aussi omniprésente (quoique géniale à sa manière), Peter Pan reste une figure des plus mystérieuses. Mais n’est-ce pas la motivation et le but de toute bonne réécriture que de se pencher sur une zone inexplorée de l’œuvre originale dont elle tire sa matière ? Moi, Peter Pan, ne déroge pas à la règle et s’applique ainsi à donner de la voix à l’insolent et insoumis chef des enfants perdus.

Je est un autre

Pour un aficionado de Peter Pan, c’est ici que les choses pourraient se compliquer. Le Peter de Michael Roch « soupire de compassion », désire – libidineusement parlant –, et se souvient. Plus encore, il souffre de la séparation. En bref, il s’humanise. Le contraste avec la figure que l’on connaît tient du grand écart. Et pour autant, si l’on accepte ce parti-pris, ce décalage nécessaire à la première personne – impensable avec le Peter de Barrie –, si l’on accepte d’avoir entre les mains une réécriture en somme, ce roman nous offre une très belle expérience de lecture.

À travers l’introspection de Peter Pan, Michael Roch tisse une réflexion autour de l’identité, du langage, mais aussi de l’attachement et du lien. C’est superbement écrit, et pour qui sait les voir, les références à l’œuvre-mère ne manquent pas. Quelque part, en lui permettant de s’exprimer, l’auteur réhabilite le garçon qui ne voulait pas grandir des griefs qu’on pourrait lui tenir, ici condensés par Lili (la tigresse) :

« Je vais te dire Peter : sous tes airs de chef de tribu, de meneur idéaliste, de gamin désenchanté, tout ce qui se dégage de toi, c’est que tu n’es qu’un tricheur, un menteur et un manipulateur. Tu joues avec la vie, tu joues avec les gens, tu joues toujours avec tout ça sans t’attacher, sans t’engager, sans perspective sur ton propre avenir. »

Mais la réponse qu’il lui fait sonne comme un éloge de la liberté :

« Bien sûr que je joue ! Mais c’est le seul moyen pour sortir de ce monde qui tourne trop rond. »

Michael Roch, par ailleurs booktubeur via la chaîne La Brigade du livre qu’il a co-créée.

Ou l’esquive existentielle par le jeu et la dérision face à un monde monotone et absurde. Le Peter de Michael Roch a sacrément gagné en profondeur. Certes, si Peter Pan (ou plutôt Peter et Wendy, de son titre original) a connu un vif succès dès sa parution et ne cesse de susciter des adaptations, c’est qu’il recèle de nombreux niveaux de lecture – malheureusement vampirisés par la version de Disney, bien qu’on lui doive sans aucun doute la popularité actuelle de l’œuvre de Barrie, que je vous invite vraiment à lire. L’originalité de Michael Roch réside à mon sens dans la vision libertaire de l’orphelin, peut-être une des plus cohérentes qu’il m’ait été donné de lire.

«  – Une fée rose doit aller avec un garçon, une fée blanche avec une fille. C’est comme ça j’invente rien, moi.

– Clochette est jaune.

– Ah. C’est qu’elle doit être indécise alors.

– Non. C’est qu’elle est libre. »

Une pincée de poudre de fée

On regrette parfois quelques passages psychologisants qui font passer le propos avant le style et l’image, mais il est difficile d’en tenir rigueur à l’ensemble. Pour tout dire, la lecture passe vite, bien trop vite. Ce roman, c’est un peu la bulle de savon légère et multicolore qu’on laisse échapper au vent. Légère et multicolore, elle voltige dans tous les sens, superbe, mais on l’admire en retenant son souffle, de peur de la faire éclater trop tôt. J’ai rarement autant apprécié le travail de chroniqueur qui me force à faire des pauses dans la lecture, et retarde ainsi l’échéance. Cela me semble être un assez bon indicateur du plaisir de lecture que Michael Roch réussit à nous offrir.

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire sur cette pépite au style ciselé et dont les images sont chargées d’une puissance évocatrice rare. Mais je m’en voudrais d’empiéter sur votre lecture. Ce Peter Pan s’inscrit plus que dignement dans la lignée des nombreuses adaptations du garçon qui ne voulait pas grandir. Et au-delà d’une lecture coup de cœur, je vous souhaite aussi de partager ma découverte de Michael Roch, un auteur talentueux à suivre de près.

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