Jackie, l’intimité de la fin d’un monde

Le Festival Télérama s’est achevé cette année avec le très attendu biopic de Pablo Larrain, Jackie. Relater les quelques jours suivant l’assassinat de JFK du point de vue de celle vers qui toutes les caméras du monde étaient alors tournées. Filmer la fin d’un monde à hauteur de femme, c’est là l’ambition de Pablo Larrain.

Dès le premier plan du film, Larrain pose Natalie Portman comme figure de l’incarnation. La première image du film se donne au spectateur sous la forme d’un gros plan bref en 4/3 sur le visage de Natalie Portman. Outre la volonté d’ancrer la transformation physique de son actrice comme incarnation de Jackie (la coiffure), ce format carré anxiogène jamais réutilisé dans le film nous confronte d’emblée à l’imperméabilité de l’expression de Jackie. Comme si cette dernière était toujours tendue vers une double incarnation, celle d’un corps médiatique en perpétuelle représentation et celle d’une enveloppe charnelle vide dépossédée de toute vie après l’assassinat.

La voix de Jackie

Avant d’aller plus loin, il faut saluer le travail brillant effectué par Natalie Portman quant à la voix de Jackie. Pour le spectateur qui ne connaîtrait pas sa voix, cette rencontre auditive est frappante et étrange. Pourtant un élément m’a frappé à mesure que le film se déroulait, cette voix Natalie Portman la module selon les interlocuteurs auquel elle s’adresse.

En effet l’actrice joue de cette voix avec une profonde intelligence de sorte que la modulation de ses intonations vient désigner les liens qui l’unissent aux autres et ses intentions. Dans la sphère familiale, la voix de Jackie se fait presque neutre, mais dès lors qu’il est question d’un rapport de force ou de représentation, Portman se remet à construire l’emphase de cette voix. En témoignage, la scène où Larrain rejoue pour le spectateur la visite de la Maison Blanche par Jackie pour les caméras de télévision. La chorégraphie médiatique du corps en représentation officielle contamine celle de la voix dont chaque intonation semble maîtrisée et contrôlée.

Corps médiatique

La question de la représentation de Jackie est au cœur du film. Et si Larrain semble de prime abord vouloir fracturer cette image d’un corps médiatique au profit d’une représentation de l’intimité, il n’y parvient pas toujours de manière très claire. En témoignent ces longues errances de Jackie dans les couloirs de la Maison Blanche que Larrain film avec une emphase qui semble en décalage avec cette volonté de capturer l’intimité d’une déchéance intérieure du personnage.

Cette fracture entre façade de la représentation et sentiments est en revanche représentée de manière puissante dans la scène qui suit tout juste l’assassinat. Un long gros plan sur le visage ravagé par l’horreur de Jackie, qui tente vainement de chasser le sang de Kennedy de sa figure mais qui l’étale dans la frénésie de ses gestes. À cette scène, viennent faire écho deux plans qui suggèrent avec beaucoup d’intelligence cette mise scène du glissement dans l’intime.

Alors que Jackie arrive à la Maison Blanche, elle n’a alors été filmée qu’en plan taille, seul le haut du tailleur rose est visible pour nous spectateur et il est presque immaculé. Le passage brusque en plan large qui dévoile la jupe du tailleur maculé du sang de Kennedy apparaît comme une double prise de conscience conjointe du spectateur et de Jackie. Alors que Jackie a exhibé au monde entier ce tailleur maculé de sang comme preuve médiatique de l’horreur de l’événement, le cadrage choisi par Larrain souligne cette question du poids du regard.

Enfin, un dernier plan très bref mais poignant figure Jackie de dos sous la douche. Les cheveux collés à son visage, le dos ruisselant d’eau rougeâtre. Comme si en même temps que du sang de son mari, elle tentait de se débarrasser du poids des regards et de l’horreur de l’événement.

Femme fantôme

Cette mise en crise du rapport à la représentation vient contaminer le rapport du personnage aux autres. La Maison Blanche n’est plus l’endroit qu’elle faisait découvrir aux caméras comme étant sien mais bien un lieu dont elle s’apprête à être chassée. La volonté de Larrain de mettre en scène Jackie comme un fantôme parmi les vivants fait malheureusement parfois tomber le film dans une forme de latence.

En témoigne cette scène où Jackie s’enivre, fume et essaie des robes frénétiquement comme si Larrain se laissait lui-même piéger en figurant cette apparente superficialité qu’il avait jusqu’ici toujours tentée de déconstruire. Et ces scènes répétées d’errances dans la Maison Blanche finissent presque par diluer la force du jeu de l’actrice.

Pourtant c’est bien par l’inscription du corps de Jackie dans l’espace et sa façon de se mouvoir que Larrain réussit à souligner ce rapport de décalage avec la réalité. À l’image de cette scène bouleversante où il saisit en un travelling flottant la silhouette de Jackie dans son tailleur noir titubant parmi les tombes, à la recherche de l’emplacement idéal de la sépulture de JFK. Ainsi Jackie décidera-t-elle de faire déterrer les corps d’Arabella et Patrick, les deux enfants morts-nés du couple pour les faire reposer auprès de leur père. Ainsi Pablo Larrain met-il en scène la figure d’une femme perdue entre son désir de rejoindre ceux qui l’ont quittée et son impossibilité de communiquer avec les vivants.

L’Assassinat

Filmer l’assassinat de Kennedy apparaît alors comme un véritable exercice de style. Comment filmer un événement en conservant sa part de réalité historique ? Sans compter que le cinéma de fiction, documentaire, la littérature, n’ont cessé de donner leur propre interprétation de cet événement.

Pablo Larrain choisit de figurer deux fois l’assassinat. La toute première fois, il est raconté par Jackie aux journalistes et donne lieu à un flash-back qui le met en scène. Ici, les choix formels de Larrain s’avèrent plutôt saisissants pour le spectateur. La caméra ne saisit pas l’événement la première fois où il a lieu. Il fait défiler la route à pleine vitesse pour venir survoler en plongée la voiture sur laquelle se trouve le garde du corps et Jackie étreignant le corps de Kennedy et dont on ne voit pas le visage.

L’assassinat ne sera réellement mis en scène que par bribes, dont les réminiscences viennent s’imposer à Jackie lors de l’enterrement. Ainsi Larrain alterne de manière saisissante les images du cortège accompagnant la dépouille et celle de l’assassinat cette fois réellement figuré (Jackie tentant de ramasser les morceaux du crâne éparpillé sur le capot arrière de la voiture puis couvrant le crâne béant de Kennedy de ses mains). Seul compte le caractère traumatique de l’événement et son impact sur le présent.

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