« Fondu au noir » d’Alizée Carmona, la gagnante du concours de nouvelles 2017

fondu au noir

© Mademoiselle Ni

Enfin, la voilà, la grande gagnante de notre concours de nouvelles 2017 ! Avec Fondu au noir, Alizée commence son année de publications chez nous. On vous laisse découvrir ce récit psychologique qui a séduit la rédaction.

Avouons que le défi était de taille : cette année, il fallait créer un récit à partir d’une image de Mademoiselle Ni, image qui était déjà une histoire à elle seule. Alizée a réussi le challenge haut la main. Pendant un an, elle publiera un texte par mois sur ArlyoMag. Découvrez sans tarder son premier texte, Fondu au noir. 

 

Fondu au noir

 

J’avais cette désagréable sensation de fondu au noir lorsque j’ai ouvert les yeux sur la pièce sombre devant moi. C’était une chambre aux tapisseries vieillies où traînait tout un tas d’objets hétéroclites. Sur le rebord de la fenêtre aux rideaux tirés était posée une lampe à franges qui diffusait une lumière ocre et pleine de poussière, projetant de longues ombres chinoises sur les murs défraîchis. Je n’avais aucune idée de l’endroit où je me trouvais ni même du nom que je pouvais bien porter. J’étais simplement là, les pieds nus sur le carrelage avec l’impression très nette d’avoir eu pendant un instant la réponse à toutes mes questions avant qu’elle ne se dissipe lentement dans l’obscurité d’encre de ma mémoire.

Je me suis alors assise au secrétaire près de la fenêtre pour réfléchir et je me suis rendue compte que je tenais une clef à molette dans les mains, mais comme pour tout le reste, j’ignorais pourquoi. Je l’ai regardée sous tous les angles, persuadée que le métal moite et gris me rappellerait quelque chose et c’est là que j’ai vu qu’elle était constellée de petites taches pourpres et éparses. Alors,  j’ai tâté mon front, mes oreilles et l’arrière de mon crâne mais il n’y avait rien d’autre sous mes doigts qu’une épaisse chevelure brune et emmêlée qui avait une odeur d’humidité et de terre mouillée. L’espace d’un instant, j’ai cru être un fantôme, une sorte de spectre assassiné et fatigué qui errait dans une étrange maison débordant d’artefacts antiques venus d’autres temps et d’autres lieux.

Le sentiment m’a alourdie au point où je me suis sentie incapable de me lever de la chaise capitonnée dans laquelle je m’étais laissée tomber alors je suis restée là, à observer le secrétaire ouvert comme une bouche béante où se vomissaient des papiers et des carnets étalés à attendre une quelconque fulgurance. Dans un coin où étaient rangés des livres sur la culture nabatéenne et les religions celtes, il y avait un calepin à l’épaisse reliure en cuir verte où était inscrit en lettres noires Mémento. Une photo était collée sur la première page, un instantané aux couleurs édulcorées où une jeune femme posait sans sourire, les sourcils droits et broussailleux surplombant un regard vide.  Je me suis demandée s’il pouvait s’agir de moi. S’il s’agissait de ma maison et que j’entreposais mes mémoires dans ma chambre biscornue dans le but de ne jamais m’oublier. Sur la seconde page, il y avait écrit : « Tu t’appelles Anna ». L’écriture ne me rappelait rien, ni la mienne, ni celle de personne d’autre. J’ai pris un stylo et j’ai écrit « Tu t’appelles Anna ». C’était mon écriture. J’ai continué de tourner les pages et elles étaient toutes noircies d’informations sur Anna, ce qu’elle aimait, ce qu’elle n’aimait pas, le récit quotidien de sa vie, ses amnésies chroniques et incessantes.

Anna était incapable de se souvenir d’elle-même et selon ses notes, elle était seule. Elle n’existait pour personne, ni pour le monde, ni pour elle-même.

Peut-être que j’étais Anna.

Sur la dernière page datée du 8 décembre 1995, elle avait écrit « Tu devrais faire attention » et puis plus rien. J’ai répété cette phrase comme s’il s’agissait d’une ancienne prophétie sous les étranges tableaux de scènes mythologiques qui pendaient aux murs. Elle me donnait l’impression d’être une vieille hantise oubliée que je venais de retrouver.

En me relevant, la clef à molette dans la main, j’ai pris conscience que mes pieds étaient sales et pleins de terre et qu’un stylo était tombé de ma poche. C’était un crayon de fortune qui était grossièrement taillé comme à l’aide d’une lame émoussée ou d’une pierre tranchante. J’ai voulu le ranger et c’est alors que je me suis rendu compte qu’il y avait comme du papier froissé. Mes poches débordaient de parchemins déchirés, jaunis et salis sur lesquels étaient écrits « Tu t’appelles Anna » ou des mots qu’ils m’étaient devenus impossibles de déchiffrer à cause de l’humidité qui les imbibait. Les traits ainsi dilués formaient d’étranges symboles qui me semblaient presque occultes tant ils ne me rappelaient rien de connu. Sur un des morceaux, il y avait écrit « Cache la clef à molette ». Je l’ai regardée avec angoisse, le métal semblait me brûler la main, les taches pourpres me dévorer la peau des doigts.

J’étais Anna.

En avançant vers la porte de la chambre, je les lisais tous, tétanisée et ahurie par la pellicule horrifique qui se dessinait alors devant mes yeux. Le dernier papier finit de me convaincre de quitter cette étrange demeure. L’écriture était très fine et minuscule au point où la première phrase était devenue invisible mais la fin du message me parvint sans difficulté et avec une clarté indéfinissable. « Quitte cette maison ».

J’ai ouvert la porte de la chambre et j’ai voulu traverser le couloir sans savoir où j’allais, envahie par l’angoisse d’un danger imminent et tout proche. Les plafonniers du vestibule se balançaient au rythme d’un courant d’air que je ne sentais pas et laissaient couler une lumière claire qui contrastait avec l’ambiance sale, poussiéreuse et tamisée de la chambre aux tapisseries. Le couloir était incroyablement vide et percé d’une multitude de portes. La répétition des arches me donnait l’impression d’une mise en abîme continuelle qui faisait enfler une terrible nausée à l’intérieur de mon corps mais tout au bout, la grande porte me semblait, pour une raison que j’ignorais, la fin de cet sombre interlude.

Cependant, alors que je m’avançais, j’ai entendu une voix très aiguë me parvenir de la pièce derrière moi. C’était un timbre très particulier, parfaitement indéfinissable car il semblait sans âge. La voix appelait au secours et c’est alors qu’une angoisse terrible m’a saisie. Ma main tenait serrée la clef à molette et plus je la regardais, plus l’inéluctable m’apparaissait.

J’étais Anna mais je n’étais pas blessée.

Je me suis alors retournée, persuadée que je verrais la silhouette d’un corps mourant à la fois enfant et adulte me suppliant de l’aider mais je ne suis tombée que sur le spectacle d’une étrange pièce où perçait un puits de lumière qui divisait l’espace entre une obscurité épaisse et une clarté aveuglante. Le salon était enseveli sous un tas d’artefacts archéologiques et de statuettes mystiques. Une croix surplombait l’entrée comme pour sanctifier la pièce et devant un sofa en velours sombre, se trouvait une grille posée à même le sol d’où dépassait une main blanche aux ongles vernis et rouges, brillants sous les plafonniers qui crachaient leur lumière criarde.

Je me suis approchée mais la pénombre du sous-sol était d’encre et je ne voyais rien. La voix m’appelait. J’ai ouvert la grille qui précédait les escaliers et je suis descendue, l’impression d’un blizzard sous ma peau.

Le sous-sol était humide au point où des plantes avaient poussé d’entre les murs. Y poser les pieds m’avait donné une nausée terrible et m’accablait de vertiges. Je rampais le long des pierres lorsque je l’ai vue. Sa silhouette était parfaite et ignoble à la fois. Ses yeux vides me fixaient et semblaient encore plus sombres que l’obscurité pâteuse dans laquelle j’avançais, seulement éclairée par les quelques éclats de lumière qui me parvenaient depuis les escaliers.

Alors qu’elle s’approchait d’une démarché saccadée, l’écran sombre de ma mémoire se déchira brutalement. L’odeur humide de mes cheveux, la terre sur mes pieds. Ce sous-sol était mon tombeau et cette silhouette sans âge, mon bourreau. Je ne savais pas qui elle était ou ce qu’elle était mais je savais qu’il fallait que je quitte ce lieu. Alors je l’ai frappée avec la clef à molette, comprenant pourquoi je ne l’avais jamais posée. C’était elle qui m’avait permis de m’échapper, les taches pourpres qui la parsemaient n’étaient pas les miennes mais les siennes.

J’ai monté les marches à toute vitesse, envahie par le sentiment d’urgence qui planait au-dessus de ma malédiction. J’ai traversé le salon puis le vestibule. Il fallait que je me souvienne de tous ces terribles événements. Mais alors que je cherchais le crayon taillé grossièrement et les morceaux de parchemin, il me sembla avec horreur qu’un voile noir étrécissait mon œil et tamisait la lumière blanche du couloir.

C’était une sensation très désagréable.

C’était comme un fondu au noir.

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