Sur les toits du monde #2

sur les toits du monde

© Vianney Charmette

Pour lire la première partie, c’est par ici

Je traversais la nuit comme un fantôme. J’avais perdu la trace du petit garçon que je suivais depuis un certain nombre de nuits maintenant. Cela ne faisait que quelques minutes qu’il regardait la vie défiler sous lui, au ralenti, au rythme de la nuit. Et puis, il avait soudain disparu. Pfioutt   ! Évanoui. J’avais ensuite passé de nombreuses heures à le chercher partout, dans tous les recoins des toits de la ville, tous ceux où il avait l’habitude de se cacher. Je devais me rendre à l’évidence, j’avais échoué à le protéger. J’avais pourtant remarqué sa panique et cette ombre si furtive qui le suivait. Mais par une nuit sans nuage, la lune veillait au grain et j’avais pensé que rien ne pourrait l’atteindre.

Pendant que la jeune femme se rongeait les sangs, le petit garçon se réveilla au cœur de la nuit. Le silence et l’obscurité l’entouraient et plus le silence s’éternisait, plus l’enfant tendait l’oreille, plus il était difficile à briser. Il ne savait plus comment faire pour le combler, le rendre moins pesant. Il alourdissait sa pensée qui ne se fixait bientôt plus que sur ce silence pesant. Il ne comprenait pas pourquoi on lui infligeait cela.

Il se retrouvait seul en haut des routes qui survolait les montagnes. Le bruissement singulier de la ville, les bruits de voitures, les conversations en sourdine qui s’échappaient des fenêtres ouvertes, le grésillement du lampadaire au coin de la petite rue où habitait la plus jeune de ses protégés… et surtout, surtout, les milliards de pensées qui s’échappaient des consciences pour qu’il puisse doucement les absorber, tout cela avait disparu. Il se retrouvait seul, face à un ciel sans lune, et plus il prêtait l’oreille pour essayer de discerner des sons familiers, moins il en trouvait. Son cœur se remplissait de vide, et il avait l’impression d’étouffer face à l’immensité de ce ciel étoilé, d’un horizon indistinct et surtout inconnu et de cette noirceur qui s’échappait des cimes noires environnantes. Le bruit du vent sur l’herbe haute, les petits bruissements d’animaux nocturnes qui partaient à la chasse étaient ses seuls compagnons.

La panique le prit au cœur et l’empêcha complètement de réfléchir. Il s’enfuit loin, sans se retourner perdu dans la nuit. Jamais il ne sortait sans la lune, seul repère dans la nuit de la ville. Aujourd’hui le ciel lui semblait si différent : il était constellé d’étoiles et de lumières qu’il ne connaissait pas et qui lui faisait peur. Il finit par arrêter sa fuite en avant, le souffle court et des larmes pleins les yeux. Il ne parvenait pas à réfléchir ni à comprendre pourquoi il était là, tout seul, sans repère. Plusieurs jours avaient dû passer depuis son enlèvement, la lune était à son dernier quart lors de sa dernière sortie. Qu’avaient-ils fait de son vélo ? Et de ses maigres biens ? Peut-être les avaient-ils laissés à ses côtés à l’endroit où il s’était réveillé ? Son cœur se serra. Il y avait dans son petit sac très peu de choses, mais chacune d’elle revêtait une importance particulière pour le garçon. Se laissant aller au désespoir et à la fatigue qui l’envahissait, sans personne à qui confier sa peine, il s’allongea à même le sol, se recroquevilla sur lui-même et s’endormit en pleurant. Il ne voulait pas se soucier du soleil qui se lèverait bientôt. Il aurait dû se mettre à l’abri mais l’engourdissement avait saisi ses membres ; il se sentait perdu et l’effort était trop grand pour continuer d’avancer.

Après plusieurs heures de marche et de recherche intensive, je m’arrêtais un instant pour reprendre mon souffle. L’eau coulait dans les gouttières et rentrait dans les canalisations dans un joli bruit cristallin. L’aube pointait à l’est, les premières lueurs du soleil allaient bientôt frôler le haut des immeubles. L’air était doux, il faisait bon regarder la ville s’éveiller. Puis, je repensai à mon petit protégé qui n’avait jamais eu la chance de regarder la ville s’éveiller. Il ne la connaissait que sous la douce lumière de la lune et celle plus agressive des lampadaires, qui rendent la ville fantomatique et les visages blafards. Jamais il n’avait pu admirer ce spectacle magnifique du lever de soleil qui coule lentement ses rayons en haut des immeubles et réchauffe les cœurs en chatouillant les paupières des endormis. Je n’avais pas réussi à trouver ce petit Sans-Nom que l’on m’avait confié il y a déjà quelques mois. J’avais failli à ma tâche et aucun de ces magnifiques rayons de soleil ne réussit à me remonter le moral.

Je savais à quel point il était fort. C’était un battant et j’avais envie de croire qu’il réussirait à s’en tirer. Mais j’avais aussi perçu sa fatigue et sa lassitude des dernières nuits. Il ne comprenait pas sa mission, ne savait pas pourquoi il était là, pourquoi il devait continuer à arpenter les voies cachées de la ville, et surtout pour quelles raisons il devait rester caché du soleil. Bien sûr il avait voué sa vie à la lune, mais il restait un petit garçon, curieux et intelligent. C’était un aventurier. Un combattant du désespoir. Mais que faut-il faire quand même ces soldats-là n’ont plus l’énergie pour se battre ? Il était fort, il avant tant lutté. Je sentais au fond de moi monter le sentiment d’injustice qui était apparu dans son esprit en voyant un petit garçon de son âge, rire aux éclats, insouciant et naïf, traversant la nuit, la main dans celle de sa maman.

Je secouais doucement la tête. L’aube m’avait rendue mélancolique, mais je devais maintenant repartir, ne pas abandonner si vite. Il était là quelque part sur cette planète, j’en étais sûre. Bientôt la lune serait de retour dans le ciel nocturne et elle m’aiderait à le retrouver. En attendant, je n’avais pas dit mon dernier mot.

Le petit garçon fut réveillé par la clarté soudaine qui illuminait le ciel. Il se releva vivement, les yeux papillonnant. Le soleil allait se lever ! Il distinguait un peu mieux ce qui l’entourait — de vastes étendues d’herbe qui débouchaient en contrebas sur une forêt de sapins dense et profonde — et cela ne fut pas pour le rassurer. Les hautes masses qu’il distinguait à peine dans la nuit étaient en fait de grands pics acérés qui s’élevaient haut dans le ciel. Peu à peu, quelques rayons de soleil perçaient derrière les montagnes. La panique saisit une nouvelle fois l’esprit du petit garçon : jamais il n’avait vu le soleil, il était terrifié. Que se passerait-il si le soleil le touchait ? 

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