François and The Atlas Mountains / Yann Tiersen aux Nuits de Fourvière 2017

Comme chaque année, Les Nuits de Fourvière organisent des doubles soirées, occasion de croiser deux artistes et leurs publiques respectifs/communs. Plutôt venue voir François and The Atlas Mountains, qu’elle ne fut donc pas ma surprise de découvrir le parterre de chaises qui allait arrimer fermement la foule au sol durant 2h30 de concert (mon dernier concert assis c’était pour Lorie, j’avais 8 ans, ne jugez pas). Consolant avec une bière ma tristesse de ne pouvoir danser la gigue, je subissais déjà les regards courroucés et interloques de ma voisine que je surnommerais «  la femme France Inter » et qui attendait Yann Tiersen, éventail au poing, avec la fébrilité d’une jeune fille en fleur. Mais la musique a cela de merveilleux qu’elle donne l’occasion à chacun et à tout âge de se laisser surprendre.

Artwork : François Marry

Pour ceux qui le méconnaîtraient, le groupe François and The Atlas Mountains habille depuis quelques années le paysage musical français de sa poésie sensible et simple. De leur premier succès, l’album E Volo Love, qui marque la collaboration depuis fructueuse avec le label indépendant Domino (Arctic Monkeys, The Kills, Austra…) en passant par leur EP L’Homme Tranquille, enregistré à Ouagadougou ; à leur dernier album, délicatement oxymorique, Solide Mirage, François and The Atlas Mountains n’a cessé de nous initier au voyage.

Atlas Sensible

En effet deux des thèmes phare du groupe et qui s’impriment avec force dans la poésie des paroles de François Marry (on vous conseille d’aller voir les aquarelles du talentueux chanteur qui illustre les tournées du groupe sur leur compte instagram) résident dans l’amour et le voyage. Pour réactiver la signifiance de l’amour comme le plus grand des bouleversements, et le voyage comme moyen de rencontre de l’autre et de soi-même.

« Dans la foule enchevêtrée, dans les couloirs du soir 
Je me change en François sans foi ni loi
Je presse le pas, ce soir j’ai quelqu’un à voir »
La Fille aux Cheveux de soie
, Piano Ombre

Dès son entrée sur scène, le groupe fait preuve d’une véritable alchimie, leur joie d’être ensemble est communicative. À plusieurs reprises, François Marry et ses musiciens entament une petite danse complice qui finira par faire se lever le public. Et celui-ci, de plus en plus réceptif à la poésie de François and The Atlas Mountains se laissera doucement conquérir jusqu’aux acclamations finales.

Le groupe mêle les titres de son nouvel album à ceux plus confidentiels d’albums antécédents comme Plaine Innondable (Je suis de l’eau, jeu sur la matière sonore où les paroles finissent par devenir sonorité pure), où encore de leur EP l’Homme Tranquille dont ils évoquent avec une grande tendresse l’influence qu’a eu sur eux ce voyage en Afrique.

La foule accueille avec enthousiasme le titre phare du groupe, La Vérité, qui évoque la méfiance de la rencontre amoureuse, et anticipe d’un applaudissement les premières notes de La Fille aux Cheveux de Soie (idéal féminin tout droit hérité de la Nouvelle Vague), lorsque le chanteur s’assied au piano prêté par Yann Tiersen.

Le Grand Dérèglement

Le concert s’ouvre sur le premier titre, sans équivoque, du nouvel album du groupe, Grand Dérèglement, dont les sonorités éclatantes tranchent avec la mélancolie romantique habituelle. Un titre dansant pour une dénonciation, celle de la crise des migrants. En effet il plane sur le dernier album de François and The Atlas Mountains comme une gravité nouvelle, on y retrouve toujours l’amour en étendard mais d’autres maux plus terre-à-terre ont assombri le tableau.

« Je veux voir la France débarrassée de tous les irascibles 
Et tout ceux qui lorsqu’ils parlent médisent,
Crachent des grenouilles mourront de trouille
Tant la rumeur qu’ils grossissent leur fait peur
Ils vont périr et nous de rire »
Apocalypse à Ipsos,
Solide Mirage

Le groupe prend d’ailleurs la parole avant chaque chanson, revendiquant pudiquement son engagement à sa hauteur, avec ses mots. Apocalypse à Ipsos et 1982 composent, avec le premier titre de l’album, cette trilogie humaniste qui tend à revendiquer l’existence de ceux « jetés de tous bords ». La foule écoute plus gravement ces deux chansons et le groupe gagne son pari : donner aux paroles la valeur primaire d’un message. Cette gravité, François And The Atlas Mountains la contrebalance habilement sur scène avec sa chanson 100 000 000, car le grand dérèglement a deux visages : celui de la situation des migrants, des manigances politiques de tous bords, mais aussi celui de cette incorrigible optimisme de l’homme, qui malgré la disparition des dinosaures, les guerres et l’évolution, continue de penser que son histoire d’amour est le plus grand bouleversement.

« Retrouverez pas, vous n’me retrouverez pas
Ailleurs je dors bien planqué là-bas
Loin des villes, jeté de tous bords
Où la lumière en éclat
Ravive de faux décors
Pour qu’on n’s’endorme pas »
1982, Solide Mirage

Alors que François and The Atlas Mountains quitte le théâtre sous les acclamations de la foule, les balances commencent et je sens ma voisine «  France Inter » toute fébrile après avoir royalement snobé la première partie. Et c’est une clameur usuellement réservée à Beyoncé (si si je vous jure) qui a accueilli un Yann Tiersen pudique et discret dans le théâtre de Fourvière.

Tout d’abord, cher lecteur, il faut poser le décor : un piano, de grandes ampoules plantées au sol et des lampes de marins habillent la scène du théâtre d’un halo de lumière orangée. Près du piano un drôle d’engin, mi-magnétophone, mi-caméra évoque les trucs à la Gondry. C’est là précisément toute la magie de la musique de Tiersen qui se déploie entre nature prosaïque et paysages cinématographiques. Il entre sur scène comme sur une jetée et s’assied au piano, il n’en bougera presque pas, comme amarré au grand Stevenson qui lui servira d’ancre tout le concert durant. C’est le décor qu’il a choisi pour la scène comme pour son dernier album, enregistré à Abbey Road mais ancré en Bretagne, EUSA, le nom breton de l’Île d’Ouessant où Tiersen a jeté ses amarres.

Piano Homme

Tiersen est là, dos à moi. De la place où je me trouve, il me tournera le dos tant qu’il est assis à son piano. Ce piano avec lequel il ne semble faire qu’un et qui dessine face à moi une bête étrange, mi-homme, mi-instrument. Le récital est entamé avec la drôle de machine qui vient diffuser le chant des mouettes sur les notes lentes du piano. À ces notes viennent bientôt se surimposer la voix d’une femme, la compagne de Tiersen, qui récite en breton les mots de poèmes d’Anjela Duval. Ce sentiment d’intimité qui habite Hent I et qui traverse tout l’album d’EUSA, c’est celui de la volonté du pianiste de construire pour le spectateur une carte auditive de cette île qu’il aime.

EUSA c’est aussi pour Tiersen l’occasion de louer cet instrument, le piano, sur lequel il a composé les dix morceaux de son album. Des envolées lyriques de Pern aux harmonies plus douces de Porz Goret, les notes du piano semblent nous parler une langue intime et secrète qui nous guide aux confins des terres bretonnes.

Mais le piano n’était pas le seul outil de Tiersen, qui s’est livré sur la scène du théâtre antique à une véritable performance physique et musicale. Debout sous un lampadaire, son violon à l’épaule, agenouillé devant le public, actionnant les touches d’un mystérieux xylophone. En l’écoutant, on plonge dans cette rêverie musicale qui nous promène de paysages en musiques de film. La foule s’écrie aux premières notes jouées au xylophone d’une des chansons d’Amélie Poulain. Lors du dernier rappel, Tiersen jouera si fort qu’on verra des premiers rangs les cordes de son archer céder une par une, jusqu’au mouvement final acclamé par la foule, l’archer dévasté.

Cinéma Intérieur

Pour ceux qui ont suivi les incursions de Yann Tiersen au cinéma, Eusa nous ramène immanquablement huit années en arrière, lorsque ce dernier prêtait la poésie de son piano au documentaire retraçant les aventures d’Eric Tabarly. Car il y a chez Tiersen, en musique comme au cinéma, ce même mouvement qui consiste à dérouler une histoire sous les yeux et les oreilles du public. Au cinéma la tâche est plus ardue, il faut habiller les images, créer un écrin pour les mots et les choses, habiter le silence parfois. Et Tiersen y réussit merveilleusement, on se souvient des ricochets sur le canal St Martin d’Amélie Poulain, on se souvient de la statue de Lénine survolant la rue en hélicoptère dans Good Bye Lenine et chacune de ces images fait immédiatement resurgir des notes de piano. C’est là le pari réussi de Tiersen, avoir rendu  indissociable musique et image.

Lorsque j’ai embrassé la fosse du regard, certains de mes voisins avaient fermé les yeux. Comme si pour apprécier pleinement les notes, il fallait être dans le noir. Comme pour recréer un cinéma intérieur dont les images seraient différentes pour chacun. En fermant les yeux à mon tour, en écoutant le chant des mouettes, le murmure de l’eau, le rythme cadencé du piano, j’ai laissé moi aussi se dérouler dans ma tête la pellicule des notes du piano. J’ai revu les grains de café, les cornichons « spreewald » de RDA, les mouettes, les plages de sables, les mots d’Anjela Duval. Je n’ai pas bougé. Je suis partie quand même.

 

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