La Violence des riches, au théâtre de Vénissieux : la sociologie sur les planches

ArlyoMag a eu le privilège d’assister à la représentation unique de La violence des riches au Théâtre de Vénissieux, inspirée des travaux de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot et présentée par la compagnie « Vaguement Compétitifs ». Retour en quelques mots sur cette expérience théâtrale particulière.

violence des riches

Crédit photo : NAM.ART ! photography

Un travail ethnologique et sociologique

« Qu’est-ce que la violence ? »  Sont les premiers mots de l’avant-propos de La violence des riches, publié en 2013. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, anciens directeur et directrice de recherche au CNRS, mènent depuis des années une étude sur l’accroissement des inégalités riches/pauvres au sein de la société française. À travers leurs enquêtes sociologiques, ces deux chercheurs dévoilent un phénomène resté encore (trop) inconscient dans les esprits : l’intensification de l’écart entre les classes sociales et la violence qui en résulte.

Le texte porte à la fois un engagement social et politique certain, mais aussi une documentation argumentée sur cette « casse sociale ». Un mal nécessaire pour comprendre les enjeux dans lesquels évolue notre société. La violence des riches, c’est une violence symbolique qui passe par des stratégies de domination d’une classe sociale qui se reconnaît comme telle et cherche à se maintenir. Par le langage, les codes vestimentaires, sociaux, par une hégémonie médiatique… les riches exercent une violence sur une classe populaire qui, elle, ne se reconnaît plus comme telle et en subit avec d’autant plus de force les affres.

L’adaptation d’un texte engagé

Cet ouvrage a donc été repris par Stéphane Gornikowski, concepteur du spectacle, qui est parti de l’ouvrage comme matériel de base pour l’adapter en pièce théâtrale. Défi de taille dans ce travail d’assimilation des recherches sociologiques pour un rendu artistique abordable sur scène. Et pourtant, cet exercice au-delà d’être concluant, apporte une dimension nouvelle à l’œuvre des Pinçon-Charlot.

En effet, le texte de Gornikowski parvient à faire surgir une réalité frappante qu’il faut encaisser, notamment par le biais d’un humour noir, cinglant. Les ruptures de ton et les passages teintés d’un cynisme assumé délivrent les messages présents dans l’ouvrage original. Mais c’est en usant de tournures cinglantes que le texte interpelle le spectateur et lui pointe du doigt les incohérences du monde dans lequel il vit. Au-delà de l’électrochoc que provoque la découverte (ou la confirmation) de cette étude, le texte de Gornikowski permet au public de prendre une distance suffisante pour faire éclater un rire désabusé et cynique sur ce qu’on lui donne à voir.

 

Crédit photo : NAM.ART ! photography

 

Un espace scénique sous tension

Cette exposition de la violence des riches se déroule dans un espace cerné par des cordons de sécurité, délimitant l’impact de la menace que dévoile le texte. Ces cordons encadrent au début de la pièce l’espace de la scène sur lequel évoluent les trois comédiens. Cependant, au fil de l’argumentation, le public remarque que ces liens s’émancipent de leur zone pour s’étaler davantage sur scène. Et puis c’est au tour des premiers rangs et enfin des gradins de se retrouver sous la tutelle de ces bandes plastifiées. Une des nombreuses trouvailles ingénieuses de Guillaume Bailliart, le metteur en scène, pour illustrer la propagation du problème et démontrer que ce maintien ne s’opère que par un principe de servitude volontaire. Finalement, ces liens, ce sont nous qui les tolérons.

Ce dernier privilégie d’ailleurs l’aspect interactif et participatif du public au cœur de sa mise en scène. Par exemple, les spectateurs se sont vus remettre par les acteurs un questionnaire intitulé « Êtes-vous (ou non) un grand bourgeois ? », dont les réponses ont été dépouillées et intégrées à la pièce. Le public est ainsi impliqué du début à la fin de la représentation, et cette sollicitation crée déjà un réseau d’engagement en soi. La frontière entre les spectateurs et les acteurs s’avère mince, d’autant que ces derniers débutent et concluent la pièce au sein-même du public. La mise en scène de Bailliart, au-delà de son bousculement des normes théâtrales traditionnelles, nous invite réellement à penser la pièce comme une réflexion collective.

Un travail d’actualisation nécessaire

Après la représentation, l’équipe technique de la pièce, ainsi que le couple de sociologues, ont participé à un bord de scène. Ces derniers sont revenus sur l’apport évident de la forme théâtrale dans l’appréhension de cette thématique sociale et politique. Les acteurs livrent en effet une prestation admirable en déclamant leur texte avec une énergie constante. Le texte a le mérite de ne pas verser dans le cours magistral mais plutôt dans l’échange argumenté et interactif.

Conscients de cette violence symbolique qui continue de dominer les échanges, les sociologues et la compagnie tentent de tirer la sonnette d’alarme par le biais de ce spectacle et d’amener le public à cette conscience et ce refus des jeux de pouvoir. D’où une nécessité pour Gornikowski de faire surgir un texte teinté d’humour grinçant, puisque faire rire sur cette puissance permet déjà de démystifier le pouvoir et le rapport inégal qui s’opère.

Guillaume Bailliart concluait cet échange avec le public en expliquant que chaque représentation apporte un changement dans le texte et dans la mise en scène. En effet, la Compagnie propose un spectacle qui n’est jamais réellement terminé, mais toujours en construction. Le metteur en scène évoquait par exemple la nécessité d’intégrer aux prochaines représentations la thématique du réchauffement climatique ainsi que les récents changements politiques français.

Au sein de cette pièce s’opère donc véritablement un besoin de travailler dans l’urgence. Il ne s’agit pas de verser dans le pathos et d’acheter le public avec des bons sentiments, mais bien de proposer des pistes de réflexion nécessaires pour envisager une mutation progressive de la société. La violence des riches parvient ainsi avec brio à concilier l’apport plaisant de la représentation théâtrale et une réflexion riche et argumentée sur la nécessité d’éveiller les consciences.

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