American Gods : les dieux sont tombés aux États-Unis

Adapté du roman de Neil Gaiman, la série est supervisée par le talentueux Bryan Fuller à qui l’on doit des séries comme Hannibal, Heroes ou la méconnue mais excellente Pushing Daisies. Pour s’imposer dans le flot incessant des séries, le sujet de celles-ci se doit d’être à la fois unique et percutant. Ça tombe bien, American Gods l’est, et bien plus encore que ce que le spectateur est en droit d’attendre.

Une des choses qui frappent à la vision des premières images est, comme sur Hannibal, l’ultra stylisation de chacun des plans, rendant à la fois sublimes et lyriques des images aussi banales qu’un stylo-plume trempant dans l’encre, ou une mouche volant sur la peau d’un personnage. L’image est composée telle un tableau à chacun des plans et particulièrement dans les séquences mystico-historiques, qui nécessiteraient un écran IMAX pour savourer pleinement la profondeur et la beauté picturale.

De quoi parle la série pour ceux n’ayant jamais lu le livre ? Elle raconte l’histoire de Shadow Moon qui, à peine sorti de prison, apprend le décès de sa femme dans un accident avec son meilleur ami. Sur le trajet du retour, il fera la rencontre d’un mystérieux personnage, Voyageur (ou Mr Wednesday en VO) qui l’engagera pour l’escorter dans son voyage comme garde du corps et au passage, recruter différentes personnes sur le trajet.

Des personnes assez étranges qui laissent penser à Ombre que son bienfaiteur, comme ses relations, ne sont pas tout à fait… mortelles. Si on ajoute le fait que via l’un des « contacts » de Voyageur, Laura, la femme défunte d’Ombre, revient à la vie et que Voyageur a oublié de préciser qu’ils seront poursuivis par des forces qui le dépassent complètement, le spectateur comprend que le voyage va être mouvementé et plus que déjanté.

Guide mythologique pour les esprits déjà perdus

Comme le titre le laisse supposer, la série va donc parler des anciens dieux des religions polythéistes – connus pour certains (Odin, Leprechaun, Djinn, Anubis…), moins connus pour d’autres (Chernobog, Ostaria, les soeurs Zorya, Bilquis, Anansi) – mais va surtout présenter de nouveaux Dieux, dont Gaiman se sert pour tacler nos habitudes de consommation et particulièrement celles des américains.

On découvre Technical Boy qui vit via et dans Internet ; Media, personnage polymorphe représentant la pop culture et l’addiction à nos écrans ; et leur chef, Mr Monde, représenté par un symbole qui résume la série : l’œil qui voit tout, qui n’est pas sans rappeler la surveillance omniprésente héritée du Patriot Act.

Légers spoilers :  la meilleure idée vient du personnage de Vulcain, qui a trouvé le moyen idéal pour rester populaire au 21e siècle [su_spoiler title= »Attention Spoiler : » style= »simple » icon= »plus-square-1″]en fabriquant les balles pour chaque arme distribuée aux États-Unis, leur utilisation étant considérée comme une prière envers le dieu.[/su_spoiler]

Une très vieille histoire racontée par ceux qui avaient la foi

Car la série, à l’instar de Watchmen, montre des dieux rentrés dans le rang, oubliés de tous, se livrant à une guerre secrète, et dépossédés de leurs pouvoirs, de leurs armes ou même de leur apparence d’antan. Quand la foi, les offrandes et les rituels font office de nourriture, certains dieux crient carrément famine…

Chacun épisode commence par un prologue nommé « Histoire de l’Amérique », où un narrateur relate de sa plus belle écriture à la plume comment les dieux sont intervenus à travers plusieurs moments de l’Histoire.

[su_spoiler title= »Attention Spoiler : » style= »simple » icon= »plus-square-1″]D’une introduction macabre et hilarante avec  les vikings, à une colère bouillonnante précédant une révolte menée par Anansi et qui raconte le futur du peuple noir, de l’intervention divine de Jésus à l’encontre d’immigrés mexicains, en passant par un vrai conte folklorique mettant en scène une jeune voleuse irlandaise et, mythologie oblige, un petit détour par l’Égypte avec la pesée de l’âme par le dieu Anubis lui-même,[/su_spoiler] la série présente et développe ses personnages pour mieux les lier à leurs racines d’origines.

Contrairement à un Percy Jackson qui affichait sans remords l’étiquette « mythology for dummies », la série American Gods raconte le passé pour mieux préparer l’avenir.

War of Gods is coming

Ombre n’est pas le héros classique mais il ne s’agit pas que de lui. Il porte les stigmates propres aux personnages chers à Neil Gaiman (ou à son complice Terry Pratchett), et s’inscrit dans une longue tradition (je pense à Lewis Carroll ou même à Tolkien) de ce que j’appellerais « une nonchalance déjantée », où les personnalités des personnages, leurs discours, leurs actions, ou la façon dont ils vont réagir, ne paraissent jamais dissonantes dans leur univers.

N’importe qui de sensé et de cartésien fuirait en courant face à la moindre situation à laquelle le personnage d’Ombre se retrouve confronté depuis sa rencontre avec Voyageur. Parmi les joyeusetés de la série, je pense à [su_spoiler title= »Attention Spoiler : » style= »simple » icon= »plus-square-1″]un kidnapping par un casque de réalité virtuelle pour être téléporté dans une limousine en cours de chargement de données, des hommes de main sans visage, l’attaque d’un monstre fait de bois en plein commissariat, revoir sa défunte épouse lovée sur un lit et cachant sa décomposition, etc.[/su_spoiler]

Voyageur va recruter durant son voyage plusieurs anciennes divinités « à la retraite » afin qu’ils se préparent à la grande guerre qui va se livrer très bientôt (cela veut dire en langage de séries, d’ici 2 saisons, au bas-mot)  

Les nouveaux dieux vont tenter de convaincre Ombre de les rejoindre par l’intermédiaire de Media (superbe Gillian Anderson transformiste) et d’autres dieux. C’est ainsi le cas de la mystérieuse déesse Bilquis dont la séquence d’introduction laissera bouche bée n’importe que spectateur.

Une romance tragique écrite par Tarantino

ATTENTION SPOILERS !!!

L’une des nouveautés qu’apporte la série est de développer le personnage de Laura Moon sur le rôle qu’elle aura à jouer, ainsi que sur le sort qui l’attend avant de retrouver Ombre. Mais aussi de découvrir que les dés étaient truqués depuis plusieurs siècles comme on peut en juger à travers le conte d’Essie [su_spoiler title= »Attention Spoiler : » style= »simple » icon= »plus-square-1″]qui montre que Laura en est sa descendante ou sa réincarnation.[/su_spoiler]

Le road movie que va vivre Laura pour retrouver son cher et tendre devient vite comique et surréaliste grâce à son alliance avec Mad Sweeney, le leprechaun malchanceux dont l’une des pièces a ressuscité Laura par accident, et qui devra la guider jusqu’à son époux.

La poisse de Sweeney va les poursuivre jusqu’au bout du voyage, à commencer par le fait qu’au lieu d’attendre tranquillement que Laura se décompose pour retrouver sa pièce, la demoiselle va tout faire pour rester en vie. Dépendant l’un de l’autre, leurs échanges durant le voyage ne renierait pas celui d’un film de Quentin Tarantino.

Le conte d’Essie, qui sert aussi de flashback au personnage de Sweeney, permet d’aborder une nouvelle dynamique très intéressante sur le personnage de Leprechaun et laisse penser que leur alliance n’est peut-être pas non plus une simple coïncidence.

Diviser pour mieux continuer

La série American Gods possède par contre un défaut récurrent des séries modernes : son rythme est volontairement lent pour pouvoir développer chacun des personnages. Ce n’est clairement pas un show fait pour être dynamique, comme peut l’être par exemple une série CW. 

Et en ça, la série ne fait pas de cadeaux à ceux qui veulent poser leur cerveau devant l’écran et regarder les images. L’ambiance et la conception visuelle même de la série font que votre avis sur celle-ci sera tranché très rapidement selon votre propre personnalité.

On pourrait comparer en termes de rythme, d’écriture ou de surréalisme ou d’étrangeté, avec la série Legion sortie en début d’année qui elle aussi pousse le bouchon très loin et tourne complètement le dos à ceux attendant « une série de super-héros ». American Gods a le défaut, ou la qualité, c’est selon, de ne pas être un « Breaking Bad fantastique » ou « un Watchmen avec des dieux » ou mon préféré « un Game Of Thrones moderne sur le sol des États-Unis ».

Tout comme l’était déjà le roman dont il est tiré (et dont la série utilise à peine ⅓ du matériau de base pour cette première saison, le roman faisant plus de 300 pages), la série est aussi unique qu’elle est surréaliste, dérangeante, mystérieuse, addictive et passionnante, à l’image de ses personnages et de son univers.

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Philippe Orlandini

Chroniqueur cinéma, séries et actu geek en général. On me dit le sosie de quentin tarantino et de voldemort.