S’attaquer à la tragédie d’Antigone revisitée par Jean Anouilh, c’est faire preuve d’une dose certaine de masochisme. En effet, que peut-on apporter de plus à une pièce qui possède déjà tant  ? Une pièce si souvent reprise, et qui plus est avec talent  ? À vrai dire, cette question taraude le spectateur pendant une bonne moitié de la représentation. Coté mise en scène par exemple, c’est honnête, mais un peu trop sobre pour réussir à faire entrer cette version dans les annales. Quelques cubes se déplacent sous la poussée autoritaire d’un narrateur aux pantonymes grandiloquents. On voit le marionnettiste de la fatalité à l’œuvre, et c’est bien exécuté. L’utilisation de la lumière est intéressante, mais tardive. En somme, on reste un peu sur notre faim. Et en deux heures de spectacle, on a le temps de s’ouvrir l’appétit…

Je voudrais aussi dire un mot des costumes  : il y a une grande différence entre se contenter d’un accoutrement qui ne peut que rendre risible un personnage, et vêtir ce dernier d’un habit pensé et conçu pour le même but, sans donner l’impression d’avoir cousu entre elles des chutes de chandails sportifs. Je parle ici des gardes, qui ont à peu près autant de prestance que Phœbus dans la comédie musicale Notre-Dame de Paris, pour ceux à qui la comparaison parlera. Heureusement, les autres costumes sont réussis et même très bien portés, comme celui de Créon ou encore les robes d’Antigone et d’Ismène.

C’est vrai que certains aspects de cette Antigone ne m’ont pas enthousiasmé, et pourtant, cela ne m’empêche pas de vous conseiller, vivement, d’aller la voir. Le grand atout de cette pièce, ce sont ces acteurs. Quand je parle d’atout, je veux dire qu’ils portent littéralement l’ensemble. Si vous ne devez vous déplacer que pour une seule raison, ce serait pour eux, les six comédiens de la troupe et leur jeu absolument grandiose. Tous apportent à leur(s) personnage(s) une gestuelle, une voix et un cœur. Grâce à eux, le texte, magnifique, est véritablement incarné ; et dans cette salle du Gai Savoir (qui, au passage, gagnerait à perfectionner son insonorisation et la qualité de ses sièges), les mots volent haut et fort. J’ai particulièrement aimé l’attention porté à certains détails, comme le jeu de pieds d’Antigone, l’intonation de la Nourrice (le dialogue entre les deux est superbe) ou encore celle de Créon, dans laquelle toute la schizophrénie du personnage ressort. Et puis sérieusement, pardon de revenir sur cette histoire de costume, mais quel besoin d’accoutrer ainsi le garde, quand le personnage est incarné par un tel acteur  ! Je crois qu’en définitive, c’est peut-être cela la source de ma légère frustration : avec une distribution pareille, cette pièce aurait pu avoir une toute autre ampleur. Au lieu de faire sa jeune timorée, comme une Ismène, elle aurait pu s’embraser, à la manière d’une Antigone.

Alors certes, mettons-nous d’accord, cette version d’Antigone n’est pas une révolution dans l’histoire des créations de la fameuse réécriture d’Anouilh, prétention qu’elle n’a jamais affiché d’ailleurs. Néanmoins, elle a le mérite de traiter l’œuvre originale avec respect, et surtout, ces acteurs valent absolument le détour. S’il vous reste un créneau ce week-end, n’hésitez pas.


Antigone, de Jean Anouilh, mis en scène par Klaudia Lanka, au théâtre du Gai Savoir (Lyon 6ème) – Samedi 30 et Dimanche 31 mai 2015

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