Il faut avoir les épaules pour oser s’attaquer au texte d’un des plus grands dramaturge contemporain : le libano-québécois Wajdi Mouawad. Internationalement reconnu, les lyonnais commencent également à bien connaître son œuvre, en effet, depuis plus de 5 ans, au moins une des ses pièces est jouée chaque année entre Rhône et Saône.

Fin mars, les spectateurs du théâtre Le Fou ont pu constater que ce défi a été relevé haut la main par la compagnie Essentiel Éphémère, avec Assoiffés. Dans cette pièce, Boon (Marc Wilhelm) est un anthropologue judiciaire qui se retrouve un jour confronté, en même temps qu’à un cadavre, à son adolescence et à ses souvenirs, dans lesquels Norvège (Pascaline Chambon) et Murdoch (Jean-Luc Burfin) jouent un rôle central. Tous deux sont affublés d’un mal étrange et singulier, indescriptible. Commence alors une quête de sens, celle de cette mort, de ces souffrances, d’un passé…

Aux commandes de la mise en scène, Florence Mallet est parvenue, avec un décor suffisamment dépouillé pour laisser toute latitude aux acteurs de s’exprimer (voire, de se « mésexprimer » ? Je tente le néologisme…) à nous immerger dès l’entrée du public dans la salle. Car c’est la musique qui a le privilège de la première réplique ; de la dernière aussi, d’ailleurs. Que vient-elle nous signifier par ces notes de guitares, sinon la beauté d’une parole sans voix, et la désillusion d’un possible échec des mots ? Me vient à l’esprit la phrase de Claude Debussy : « la musique commence là où la parole est impuissante ». Le jeu de lumières a fini de me convaincre de la qualité de la mise en scène, entre une projection d’ombres chinoises qui leurrent avec brio une tridimensionnalité aux parents de Norvège et l’ineffable beauté des gouttes, puis du flot de sang, qui entache progressivement ce même personnage, au fur et à mesure qu’elle se laisse submerger par la douleur et l’émotion.

Il faut également saluer la performance du trio d’acteurs. Un jeu sensible, dans la douceur comme dans la violence. Comment décrire les sentiments provoqués chez le spectateur par le sourire de Norvège pour Boon, ou la douleur écorchée de Murdoch ? Le corps s’exprime là où la parole ne suffit plus, cette parole qui, même en creux, occupe une place centrale dans la pièce. Trois personnages pour trois prosodies. Le débit impressionnant et débordant de Murdoch donne à la voix de Boon, en miroir, une mélancolie peut-être plus touchante encore. Les phrases ciselées donneraient volontiers aux mots le rôle principal. Ce n’est pas pourtant pas, en théorie, le sujet de la pièce.

Assoiffés n’est pas une création de Wajdi Mouawad comme les autres, c’est un texte qui est venu répondre à une commande, celle d’écrire sur l’adolescence. L’auteur a su insuffler une véritable poésie à cette contrainte. L’adolescence de Wajdi Mouawad n’est pas une crise ou une passade, c’est le moment charnière où se construit, se déconstruit, s’effondre parfois, la personnalité de l’adulte futur, car celui-ci, sous la plume de l’auteur, semble ne pouvoir éclore qu’au prix d’un renoncement, au moins partiel, à ses rêves, à ses questions, à ses espoirs. Et Murdoch représente l’être si pur, si absolu, que ce renoncement insupportable ne pouvait l’amener qu’à son funeste dénouement.

Je voudrais conclure en quelques mots sur le cadre remarquable du Théâtre Le Fou, que gère la compagnie Essentiel Éphémère, à l’intérieur duquel s’est joué Assoiffés. Ce théâtre chaleureux des pentes de la Croix-Rousse, à la programmation exclusivement contemporaine, et qui invite tout amoureux du théâtre à s’y rendre aussi souvent que l’envie lui prendra. Définitivement, une adresse à adopter…


Assoiffés, de Wajdi Mouawad, mis en scène par Florence Mallet et interprété par la compagnie Essentiel Éphémère.

Théâtre Le Fou  – 2 rue Fernand Rey, Lyon 1er. Toutes les infos sur le site : www.lefou.eu

Crédit illustration : © Yohan Monange

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