Du 14 au 30 septembre 2016, Lyon accueille la Biennale de la Danse. Cette grande manifestation culturelle reste surtout connue pour son fameux défilé, composé de bénévoles lyonnais. Juste avant le lancement du Festival Lumière (8-16 octobre 2016), la Biennale démontre que le rayonnement culturel de notre ville est loin d’être anecdotique.

Pour cette mise à l’honneur de la danse, c’est La Belle et la Bête qui a particulièrement retenu mon attention. Ce conte, faisant le récit d’une difficile réconciliation de la nature humaine avec elle-même, avait été mis en musique par Tchaïkovski. Thierry Malandain, du ballet de Biarritz, choisit de le traduire cette fois-ci en chorégraphie, avec un franc succès.

Devant l'amphithéâtre de la Cité Internationale de Lyon, les parapluies se bousculent.

Devant l’amphithéâtre de la Cité Internationale de Lyon, les parapluies se bousculent. © Hanna Toraubully

Quand le spectacle commence avant l’heure

En ce soir du samedi 17 septembre, je brave la pluie le sourire aux lèvres à l’idée d’aller assister au spectacle. Le trajet ne rendra l’issue que plus belle, finalement. J’arrive à l’amphithéâtre de la Cité Internationale, en même temps qu’une nuée de monde cachée derrière des parapluies. Serait-ce un avant-goût des robes de danseuses que je m’apprête à voir tournoyer ce soir ? Sans plus tarder, je récupère mon billet et progresse dans la magnifique salle incurvée, pour aller rejoindre ma place.

Me voilà placée au centre de la courbe, assez proche pour bien voir les danseurs, assez loin pour avoir une vue d’ensemble. Parfait. Je jette un coup d’œil derrière moi, pour voir. J’aperçois alors, à quelques sièges de moi seulement, Gérard Collomb qui serre la main à une connaissance. C’est donc en présence du Maire que la salle comble s’émerveillera devant la mise en mouvement du célèbre conte. Qu’attendre de plus ? Juste avant le début du spectacle, j’ai le temps d’échanger quelques mots avec mes voisins : amoureux de la ville, ce couple venu de Suisse a fait le déplacement pour le weekend. Décidément, Lyon a la cote ce soir…

Les lumières s’éteignent et c’est une tout autre histoire d’amour qui va maintenant se dérouler sous nos yeux : celle d’une réconciliation perdue et à venir.

La tension de la Belle face à l'attention de la Bête

La tension de la Belle face à l’attention de la Bête

À la lecture du livret : un ballet entre tradition et modernité

Avant de vous livrer mes impressions, voyons d’abord ce que j’ai pu lire dans le livret du ballet… Dans ce feuillet, Malandain décrit sa démarche artistique : « Ma culture est celle du ballet classique et sans complexe, j’y demeure attaché. Car si je reconnais volontiers que ses codes artistiques et sociaux sont d’une autre époque, je pense aussi que cette matière héritée de quatre siècles d’histoire donne au danseur des ressources inestimables. Alors je m’amuse avec elle, devenant classique pour les uns, contemporain pour les autres, en quête simplement d’une danse que j’aime. Une danse qui ne laisserait pas seulement la trace du plaisir, mais renouerait avec l’essence du sacré comme une réponse à la difficulté de l’être ».

Le ballet selon Malandain : un mélange des genres entre classicisme et modernité, des costumes et des chorégraphies

Un mélange des genres entre classicisme et modernité, des costumes et des chorégraphies

La Belle et la Bête s’inscrit parfaitement dans cet esprit : ce ballet néo-classique rend hommage à l’héritage laissé par le ballet occidental tout en laissant le champ libre à des mouvements plus contemporains. Thierry Malandain veut bâtir sur une matière riche du passé pour lui donner de nouveaux contours, de nouvelles couleurs. On voit alors les danseurs prendre grâce ensemble, ou bien exprimer leur individualité. C’est la quête d’harmonie, l’alliance de la tradition et de la modernité, l’équilibre entre solidarité et particularisme que Malandain cherche à atteindre.

Le thème de La Belle et la Bête est présent dans l’esprit même du chorégraphe, qui recherche constamment une réconciliation des contraires qui ne sont qu’apparents. Et plutôt que le plaisir, c’est le jeu, plus enfantin, qui est mis à l’honneur. Pour finir, la référence au sacré vient concilier passé et présent, musique et danse, en reliant d’un seul trait Malandain à Tchaïkovski, animé par la même interrogation.

Impressions premières : l’expérience de l’écartèlement du monde

La Bête tiraillée par ses démons intérieurs

La Bête tiraillée par ses démons intérieurs

La Belle et la Bête est un ballet somptueux. Pendant soixante dix-sept minutes, les mouvements et costumes se succèdent, la musique retentit et les jeux de lumière rivalisent d’ingéniosité pour plonger le spectateur dans une expérience qui en devient sensible et sensorielle. Si vous ne dansez pas sur le devant de la scène, vous avez l’impression que tout le ballet danse en vous, que la lumière vibre à travers vous, que la musique résonne depuis votre cœur. Ce moment de prouesse artistique réconcilie cette fois-ci le ballet et son public, qui sent que le spectacle n’existerait pas sans lui.

Au cours du récit, plusieurs états de dualité se donnaient à voir. Le premier déchirement, c’est celui de l’Homme avec lui-même : la Bête danse masquée, pour signaler que cette part d’inconnu qui résiste en nous constitue notre première aliénation. Mais le tiraillement interne prend une seconde forme : le danseur apparaît parfois avec une tête de cheval qui rappelle son état instinctif, puissant mais aussi violent. Le second écart, c’est celui du couple masculin/féminin, qui s’attire pour se révulser, qui peine à se comprendre et à s’embrasser. Enfin, c’est aussi la distance entre l’individu et son environnement social que l’on pouvait identifier. Perdu au milieu d’une foule de danseurs, le soliste hésite entre affirmation de son identité et désir de se relier à ses semblables.

À la fin du ballet, il semble que la réconciliation tant espérée est enfin accomplie. Un grand voile en or, rutilant sous la lumière des projecteurs, vient recouvrir l’ensemble des danseurs aux costumes dorés, eux aussi. Cette effusion de lumière plonge la scène dans un bain indifférencié, où l’harmonie semble enfin régner parmi les Hommes. Serait-ce un symbole d’espoir en ces temps tourmentés ?

Rencontre avec le Ballet de Biarritz : Malandain en quête d’unité

À l’issue de la représentation, quelques personnes sont restées pour échanger avec la compagnie. Un moment intimiste riche en surprises.

Différence d’interprétation : de l’Homme à l’homme

L'artiste prisonnier de son dualisme, au milieu de son corps (la Bête) et de son esprit (la Belle)

L’artiste prisonnier de son dualisme, au milieu de son corps (la Bête) et de son esprit (la Belle)

Le chorégraphe, reconnaissant la complexité du ballet, nous a alors expliqué le sens de sa mise en scène, bien différente de mon interprétation. En réalité, le ballet représentait une allégorie de l’artiste, lui-même déchiré entre les limites de son corps physique (la Bête) et l’idéal que son esprit/âme vise (la Belle). Le ballet est donc l’histoire de cette douleur de l’artiste qui lutte contre ses propres tourments, face à sa richesse (l’or) qui ne comble pas sa solitude, laissée par l’absence d’une femme à aimer. La fin, selon lui, est au contraire triste puisque le voile doré représente la vanité de l’argent que l’artiste récolte. Celui-ci se retrouve en effet à nouveau seul une fois le spectacle terminé et angoissé face au prochain qu’il doit élaborer.

Ce ballet est donc bien plus un récit autobiographique que celui d’une condition humaine partagée. Ce faisant, Malandain s’inspire en fait du journal de bord de Jean Cocteau, tenu lorsqu’il traduisait La Belle et la Bête sous la forme d’un film.

L’interprétation de la différence : une compagnie inclusive

Le ballet Malandain composé de 22 danseurs, au complet et dans un même élan

Le ballet composé de 22 danseurs, au complet et dans un même élan

L’échange avec la compagnie se poursuit. Les danseurs se présentent et le chorégraphe revient sur deux d’entre eux. Il nous raconte ainsi qu’il s’est inspiré de la puissance et de l’instinct du danseur qui interprétait la Bête pour élaborer ce personnage. Il mentionne également le cas d’une danseuse provenant du Mexique et dont il ne voulait pas faire perdre la technique, en intégrant une minute de pointes dans le ballet, spécialement pour elle. Nous voyons donc ici comment Malandain laisse place à la personnalité de ses danseurs (originaires de France, d’Espagne, d’Australie, du Mexique et du Japon) pour créer ses spectacles. Après sa quête de réconciliation avec lui-même, c’est ici la cohésion de sa troupe que le chorégraphe tient à garantir.

Bonus

En partant de l’idéal du texte contenu dans le livret, c’est donc mon expérience de spectateur que je vous ai livrée, avant d’évoquer les temps forts de la rencontre avec la compagnie. La multiplicité des interprétations est bien là, invitant chacun à trouver ce qui fait sens pour lui, dans sa propre recherche d’apaisement.

C’est maintenant à vous de jouer, comme le propose Malandain, qui s’amuse lui-même dans son approche du ballet classique. Bien que le spectacle ne soit plus en représentation à la Biennale de la Danse, vous pouvez encore visionner une magnifique vidéo sur le site du ballet de Biarritz. Si rien ne remplace un spectacle en temps réel, il est surprenant qu’une compagnie mette à disposition un clip aussi long pour le grand public. Voilà bien un effort de démocratisation de la culture que je tenais à saluer.

L'osmose éphémère entre la Belle et la Bête, symbolisée par cette figure pensée par Malandain

L’osmose éphémère entre la Belle et la Bête, symbolisée par cette figure

 

Pour plus d’informations sur Thierry Malandain :

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