Ciné débat Tangerine, le souvenir trans

par Laurine Labourier

Portrait des trans de stonewall , naissance des premières luttes LGBT

Ce dimanche 20 novembre s’est tenu «  La journée du souvenir Trans ».  Reconnu internationalement comme le jour de célébration de la mémoire des personnes victimes de transphobie elle fait écho au Transgender day of rememberance américain. L’occasion de questionner la représentation de la transidentité au cinéma avec Tangerine de Sean. S Baker

La journée du souvenir trans

Particulièrement méconnue (et mal connue du fait de la désinformation quant à la reconnaissance de la transidentité) cette journée de commémoration possède une portée politique fondamentale. Outre les manifestation solidaires de la communauté LGBT, elle nous rappelle qu’il n’y a aujourd’hui aucune reconnaissance de la transphobie. En effet, le caractère transphobe des crimes et agressions n’est pas reconnu en France. Il est donc impossible d’établir des statistiques quant au pourcentage de la population qui en est victime.

D’où l’importance fondamentale de cette journée et du discours d’information diffusé par les associations, qui permet de sensibiliser la population à cette problématique, voire tout simplement de l’informer de manière claire et concrète sur la transidentité.

À cette occasion, les associations de l’Université Lyon 2 Chrysalide (l’association militante de support et de diffusion d’informations sur les transidentités), les UNvisibles de Stonewall (l’association d’échange LGBT, queer, féministe pour l’égalité et la lutte contre les discriminations) et Egal’In (l’association filière du master d’Etudes du Genre de Lyon 2) organisaient un ciné-débat autour de Tangerine et de la question de la représentation des minorités trans au cinéma.

Tangerine, l’anti conte de fée

tangerine

Tangerine fait l’effet d’une bombe en 2015 au Festival de Sundance et de Deauville où il remporte le prix du jury. Filmé avec un iPhone 5 dans les rues de Tinseltown à Los Angeles, le film suit les déambulations désenchantées de Sin-Dee et Alexandra, deux prostituées afro-américaines et transgenres.

Le scénario tient en quelques lignes : Sin-Dee sort de prison et apprend que son petit ami l’a trompée, elle décide donc naturellement de retrouver sa rivale. Ainsi, on comprend vite que le scénario importe moins pour Sean. S Baker que le dispositif filmique qu’il met en place. En témoignent les long panoramiques, mouvements de caméra saccadés, la musique agressive. Tangerine est aussi visuellement racoleur que ses deux protagonistes sont exubérantes. Sin-Dee et Alexandra parlent fort, rient fort, elles se battent, avec d’autres femmes et contre la société qui les réduit à une visibilité qui n’est que celle d’un corps qu’on prend.

Documentaire ou fiction ?

Si le film a le mérite de figurer deux femmes trans afro-américaines en rôle-titre, il s’en satisfait malheureusement très vite. Comme si la présence en tête d’affiche de deux femmes trans suffisait à justifier le traitement du film. En effet, la maladresse de Sean. S Baker, c’est de ne pas donner au cinéma l’occasion d’aller au bout de la remise en question de la domination violente exercée contre les personnes transsexuelles.

Tangerine

Le choix de tourner avec un iPhone 5 nous place dans la position de celui qui filme et nous rend complice de ce regard qui se veut émancipateur mais rejoue malgré lui tout le système de domination qu’il aimerait dénoncer. En témoigne cette scène où Sin-Dee violente et traîne sa rivale dans la rue sous les yeux de commerçants feignant de ne rien voir. L’inversion de la logique de domination ne mène qu’à rejouer cette violence de manière circulaire sans jamais en sortir. Une femme trans tabasse une femme blanche sous les yeux d’hommes qui se taisent. Sean. S Baker, en tentant d’inverser les schémas discriminatoires, ne fait qu’ostraciser un peu plus ses personnages en les réduisant à rejouer la violence dont ils sont victimes.

Ainsi, si l’on se place d’un point de vue documentaire Tangerine permet une prise de conscience quant à la précarité des minorités trans en Amérique. Mais Tangerine n’est pas un documentaire, et c’est précisément à cet égard qu’il ouvre à une réflexion sur le dépassement de la représentation des personnes trans.

La représentation de la communauté trans au cinéma

Le débat qui suivait la projection du film a permis à chacun d’exprimer son sentiment vis-à-vis de cette question. Pour la majeure partie des spectateurs, la force du film réside dans le fait de donner à voir dans toute sa brutalité le quotidien d’une minorité que la société rend invisible.

En effet, là où Tangerine marque des points, c’est qu’il offre le rôle principal d’un film à deux femmes trans incarnées par des femmes transsexuelles. Ce qui est malheureusement loin d’être un fait banal quand on cantonne généralement les personnages lesbiens/gay à des rôles secondaires, et que les transsexuels/elles sont incarnés par des hommes ou des femmes cisgenres.

De plus, des membres des associations ont également apprécié que Tangerine ne passe pas par le schéma obligé d’un personnage cherchant l’approbation de la société pour s’affirmer tel qu’il est. On a également souligné avec ironie qu’il était agréable de ne pas voir les personnages mourir / faire une dépression / se suicider / se faire assassiner/ manger leur grand-mère (rayez la mention inutile), ce qui est malheureusement toujours un lieu commun au cinéma.

Des clivages à dépasser

Une des spectatrices a soulevé un parallèle entre Tangerine et Paris is Burning, le documentaire de Jennie Levingston. Pour elle, Tangerine opère exactement le même processus libérateur que Paris is Burning en mettant au premier plan une communauté discriminée. Pourtant, c’est précisément là où Tangerine échoue à mes yeux. Dans Paris is Burning, les corps s’émancipent de la norme sociale en reprenant l’espace public par l’empowerment du voguing. Dans Tangerine, Sin-Dee et Alexandra sont réduites à vendre leur corps pour achever leur transition. Comme si se battre pour être ce qu’elles sont les enchaînait nécessairement à une vie de précarité, là où les danseurs de Paris is Burning la dépassent en faisant de leur corps une arme de discours politique.

Quelques idées de films, livres …

Des auteurs, cinéastes, philosophes se sont penchés sur la question de la représentation de la transidentité.

tomboy

Le cinéma de l’incontournable Pedro Almodovar est habité de la question de la transidentité : Talons Aiguilles, Tout sur ma mère, La Mauvaise Education, La Piel Que Habito. De même que celui de Céline Sciamma questionne la construction de l’identité sexuelle dans l’enfance (Tomboy) et à l’adolescence (Naissance des pieuvres). Le Rocky Horror Picture Show de Richard O’Brien a quant à lui marqué les esprits avec ses personnages à la sexualité assumée. François Ozon dans Une nouvelle amie questionne la quête de l’identité… Cette liste est bien sûr non-exhaustive et beaucoup d’autres films ou de séries permettent de questionner la représentation des personnes trans et LGBT à l’écran.

Les Éditions « Des ailes sur un tracteur » proposent toute une sélection de romans et d’essais questionnant la transidentité.

En philosophie, les œuvres de Judith Butler (pionnière des queer et feminist studies) Ces corps qui comptent, Trouble dans le genre, Vie Précaire ouvrent des questionnements quant aux identités queer. Enfin, l’article de Laura Mulvey, Plaisir visuel et Cinéma narratif, propose un questionnement quant à la représentation des femmes et des identités queer au cinéma.

Laurine Labourier

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