Le Dernier Crépuscule, à l’Espace 44 : journal intime d’un art millénaire

par Yoann Clayeux
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crépuscule

Pierre Bianco et Alexis Jarniac

Une fois n’est pas coutume, L’Espace 44 offre aux Lyonnais une pièce magnifique. Magnifique par sa justesse, celle de son texte et de son jeu. Le contre-exemple flamboyant – à sa manière – de certaines débauches contemporaines qui éloignent le Théâtre de son objet.

Une heure et dix minutes. Dans notre réalité, il faut moins de temps au soleil pour se coucher ; mais Le Dernier Crépuscule nous invite dans une autre réalité, miroir de celle-ci, où le temps s’alanguit afin de nous livrer ses quelques réflexions sur la vie, le métier de comédien, et l’art théâtral.

« Je crois qu’on aime le coucher du soleil, parce qu’on sait qu’il se lèvera le lendemain. Sinon ce serait la fin, le dernier crépuscule, la longue nuit. Alors on le regarderait, non pas admiratif de ses couleurs, mais terrifié à voir impuissant un feu qui s’amenuise, qui disparaît, entraînant dans l’obscurité définitive le paysage et les pauvres êtres que nous sommes. »

« Le Dernier Crépuscule – peut-on lire sur le site de l’Espace 44 – démarre comme une conversation entre un vieux retraité et un jeune employé de la maison de retraite, au moment du coucher du soleil et du crépuscule. Deux générations qui dialoguent, s’affrontent, s’apprivoisent. C’est surtout un jeune pragmatique et un comédien au crépuscule de sa vie. Deux points de vue sur la réalité, celle du théâtre et celle du quotidien. […] La pièce aborde aussi le crépuscule d’un monde qui se grise, se rétrécit, s’acculture. »

Le vrai dialogue n’est pas là où l’on croit

La pièce dialogue, c’est un fait, mais peut-être pas avec l’interlocuteur qu’on imagine. Car si vous attendez un point de vue original de la part de l’assistant de vie de ce comédien coincé dans sa maison de retraite et dans sa logorrhée, vous risquez d’être un peu déçu. Non, le rôle tenu par Alexis Jarniac n’est qu’un faire-valoir aux monologues du rôle central, admirablement interprété par le grand Pierre Bianco.

Le jeune est un prétexte – comique, certes – mais un prétexte tout de même, aux tirades inspirées du second. Cela étant dit, la pièce n’y perd pas grand chose. Son but est moins de livrer une dissertation artificielle, que de faire passer un message. Et le message circule, il circule avec son public.

Réflexion sur le comédien

La pièce nous parle car, avant de présenter un comédien au crépuscule de sa vie, elle parle de notre société, de notre manière de considérer la vieillesse, et donc la mort. Sauf que le pensionnaire au pyjama satiné est un ancien comédien. Enfin, il l’est toujours, mais loin des planches. Alors il continue de rejouer sa vie, ses rôles qui ont marqué son histoire et la nôtre, dans le parc de sa dernière demeure. Molière, Tchekhov, Shakespeare… on se prend au jeu de retrouver ces références qui jalonnent la pièce, à s’égarer parfois entre le texte et les citations.

« Mes rôles m’ont vidé car je leur donnais tout. Ils m’ont rempli car ils m’ont tout donné. »

Qu’est-ce qu’un acteur ? Qu’est-ce que le Théâtre pour l’acteur ? Tous ses rôles et ses répliques qui s’amalgament comme autant d’identités ? Assurément, la pièce fera plus d’effets encore à ceux qui ont déjà foulé des planches ; avant d’opérer un revirement dans son dernier mouvement. Une ultime partie, au fur et à mesure que la lumière s’abaisse, qui se ressent plus qu’elle ne s’écoute. Un retour touchant à la fragilité humaine.

Journal intime d’un art millénaire

« Je tweete, tu blogues, il sms, nous facebookons, vous chattez, ils hastaguent ! »

Au cours de la pièce, le Comédien se compare à la figure mythologique de Janus, le dieux aux deux visages. S’il se dit pessimiste pour le monde, il voit dans le Théâtre une échappatoire possible. Cette ambivalence est la bienvenue – à défaut d’un second rôle pensé pour soutenir le débat – et c’est sans doute ce qui permet à la pièce de ne pas souffrir d’un élan décliniste un peu facile. Ainsi, « la conjugaison des réseaux sociaux » a quelque chose de savoureux, mais présente un cliché déjà éculé.

Heureusement donc, la pièce ne tombe pas dans ce piège. Le Dernier Crépuscule s’apprécie, en plus du jeu bouleversant de Pierre Bianco, pour ses différents niveaux de lecture. Plus qu’une réflexion sur le comédien, c’est l’art du Théâtre que Chavanon questionne. Sa particularité, sa longévité ; la baisse d’intérêt du public à son égard, aussi. La pièce le rappelle : la moitié de la population n’a jamais mis les pieds dans un théâtre. Et le Comédien de reconnaître que le Théâtre lui-même, à chercher la performance et les records, tient sa part de responsabilité. Mais le Dernier Crépuscule ne se contente pas de tancer ses contemporains. La pièce offre l’exemple d’une sobriété retrouvée : un texte juste, un jeu rigoureux et incarné, et un public reconnaissant.


Dernières représentations : jeudi 3, vendredi 4, samedi 5 novembre à 20h30 et dimanche 6 novembre à 16h, à l’Espace 44.

Auteur et mise en scène : Claude-Pierre Chavanon

Jeu : Pierre Bianco et Alexis Jarniac

Musique : Niels Gabrielli

Mes remerciements à Claude-Pierre Chavanon pour sa disponibilité et la transmission d’extraits de son texte.

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