Discussions sur le cinéma #1 — Le Rôle du réalisateur

par Simon Dunkle
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Inspiré d’une histoire vraie. Seuls les noms des personnages, des lieux,les dates et les situations ont été changées.

SCÈNE 1. LYON. EXTÉRIEUR. NUIT.

CARTON : LUNDI 29 NOVEMBRE 2016.

Dans une rue non identifiée, sombre et déserte, un homme dont l’incroyable beauté ferait changer n’importe quel homme hétérosexuel d’orientation, regarde sa montre. Son nom : Simon Dunkle, défenseur de la veuve et de l’orphelin. Mais surtout de la veuve, en fait, à condition qu’elle soit jolie. C’est alors qu’une silhouette apparaît au loin. Celle d’un autre homme que le manque d’éclairage ne nous permet pas réellement de distinguer. Tout juste arrive-t-on à entrevoir qu’il est sur un véhicule, une trottinette. C’est lorsque les deux roues s’approchent de Simon Dunkle que le physique de l’homme nous apparaît distinctement. Vêtu d’un pantacourt jaune fluo, et d’un t-shirt blanc visiblement trop serré, l’homme roux à la barbe taillée impeccablement travaillée se nomme Jean-Philippe Ster. Il est ici pour discuter, cela se voit dans son regard. Mais de didascalies, il n’y aura quasiment plus désormais. Pourquoi ? Parce que ça me saoule et que c’est moi, le narrateur.

Simon Dunkle

JEAN-PHILIPPE STER

Alors, Simon ? Comment vas-tu ?

SIMON DUNKLE (SD)

Très bien, et toi, Jean-Philippe ?

JEAN-PHILIPPE STER (JPS)

Ça va, je sors du cinéma, j’ai été voir un film ukrainien, c’était fantastique ! Adapté d’un scénario écrit par un iranien du nord-ouest, c’était incroyable, c’est d’après le roman d’un esquimau d’origine romaine immigrée en Afrique qui subit l’oppression et le racisme. Totalement non mainstream, quoi !

SD

Et c’était réalisé par qui ?

JPS

Aucune idée.

SD

C’est bien là, le problème. Tu sais, ça fait longtemps que j’ai envie d’avoir ces discussions sur le cinéma avec toi. Même si j’aurais préféré les avoir dans un bar plutôt que dans la rue…

JPS

La rue, c’est le nouveau bar. La rue, c’est tellement pas mainstream. Les bars, c’est la société de consommation qui nous oppresse, tu sais pas ça ?

SD

Euh… Bref, à la base, je voulais commencer par discuter de scénarii, mais plus je t’écoute parler et plus je me dis qu’il y a urgence à parler de réalisation.

JPS

Ouh là, mais pas du tout. Là, si j’ai oublié le nom du réalisateur, c’est parce qu’il est dur à prononcer. C’est tout. Mais on s’en fout, ce qui compte, c’est l’histoire, c’est le scénariste quoi ! Celui qui fait tout le travail !

SD

Non, mon cher ami, justement. As-tu déjà entendu parler de… Jurassic Park ?

JPS

Bah oui, c’est un film ultra mainstream fait par Steven Spielberg.

SD

Quel est le nom du scénariste ?

JPS

Bah, Steven Spielberg ! Je viens de te le dire !

Jurassic Park, un film de Steven Spielberg écrit par David Koepp

SD

Non, David Koepp. Tu sais pourquoi tu connais le film Jurassic Park et le nom de Steven Spielberg ? Mais pas forcément celui de David Koepp qui, pourtant, fait partie des scénaristes les plus célèbres d’Hollywood ? Parce que Steven Spielberg est le réalisateur. Et c’est à lui que l’on attribue la paternité du film.

JPS

Je sens que ça va être long, tu permets que je vapote pendant que tu fais ton monologue ?

SD

Je t’en prie, vas-y.

JPH (allumant sa cigarette électronique)

Merci.

SD

En fait, le scénario, sur lequel nous reviendrons lors d’une prochaine discussion, est une étape parmi d’autres d’un processus que l’on appelle la pré-production. Lorsque le scénario est terminé, et si on devait faire un pourcentage par rapport à un film fini, on dirait qu’il ne représente même pas 10 % du processus de fabrication d’un film. Le scénario est écrit par un ou des scénaristes, parfois par le réalisateur lui-même qui prend alors le rôle de scénariste aussi.

JPS

Comme Xavier Dolan, Maïwenn ou les frères Dardennes, mes idoles !

SD

Euh… oui. Comme James Cameron aussi.

JPS

Aaaaah, Pocahontas fait l’amour avec des schtroumpfs !

SD

T’es sûr que t’es pas un avortement raté, toi ? Bref, selon les pays ou le type de production, la suite change. Mais pour simplifier, le réalisateur décide alors d’adapter ou non le scénario qu’il a dans les mains. Et surtout, de quelle manière il va l’adapter. Et c’est là où son rôle devient très important. Car tous les choix lui appartiennent désormais. C’est lui qui va décider l’endroit où la caméra va se positionner par exemple.

JPS

Ça, on s’en fout. Maïwenn, elle dit qu’on s’en fout.

SD

On verra ce qu’il restera de son cinéma dans quelques années. Si tant est qu’il en reste déjà quelque chose aujourd’hui. Mais je m’égare… L’emplacement de caméra, la durée d’un plan, la manière dont vont jouer les acteurs, la façon dont la lumière va venir se placer, le choix de la musique ou la façon dont va devoir être composée celle-ci, à quoi vont ressembler les effets spéciaux. Tout ça, c’est le réalisateur qui le décide. Ce qui fait qu’un film est un film n’incombe qu’à une personne, à savoir son réalisateur, en somme.

JPS

Mais tout ça, c’est du détail technique, on s’en fout. Ce qui fait qu’un film est bon est son scénario, un point c’est tout.

SD

Donc, n’importe quel remake est aussi bon que le film original ?

JPS

Bah… euh… Déjà les remakes, c’est un truc qui n’existe que pour les films mainstream.

SD

Que fais-tu donc du remake de Pusher, alors ? Tu ne m’as pas répondu. Mais peu importe, je vais employer quelques exemples.

C’est alors que Simon Dunkle pratiqua le moonwalk dans la rue, aussi bien que si c’était Michael Jackson lui-même qui l’avait fait. Des chaussures de Simon jaillirent des étincelles qui grandirent jusqu’à former un vortex d’exactement 55 pouces et étonnamment rectangulaire. 16/9ème diraient certains, si ce vortex avait été une télévision. Ce qu’il fut en quelque sorte, puisque des images apparurent.

J’imagine que tu as vu le film Psychose d’Alfred Hitchcock.

Psychose, d'Alfred Hitchcock

JPS

Non, je regarde pas les trucs de vieux. Même si j’en ai déjà entendu parler dans mes magazines préférés, à savoir Télérama, Les Inrocks et Les Cahiers Du Cinéma. C’est mes livres de chevets.

SD

Moi, je me torche avec, mais bon, ta vie m’en touche une sans bouger l’autre. Je parlais donc de Psychose d’Alfred Hitchcock, paru en 1960.
Ce film a connu un remake en 1998 par Gus Van Sant. Le remake est identique à l’original. À plusieurs différences près.

JPS

Donc il n’est pas identique du tout.

SD

Ferme-la. Le film a donc été recopié plan par plan de l’original, sauf que les acteurs ont changé et que le noir et blanc a cédé la place à la couleur ; alors qu’Hitchcock avait délibérément fait son film en noir et blanc à l’époque — la couleur existant depuis les années 30, comme tu le sais déjà j’imagine. Lrd films a donc fait exactement le même scénario, à la virgule près. Pourtant, il y a très peu de chance que tu trouves quelqu’un quelque part qui te dise que le film de Gus Van Sant est aussi bon, si ce n’est meilleur, que celui d’Hitchcock. Pourquoi ? Parce que le choix du noir et blanc était « le Bon Choix ». Ce choix esthétique d’Hitchcock rend son film meilleur que celui de Van Sant et ce choix, c’est un choix de réalisateur. Un simple choix esthétique comme le noir et blanc ou la couleur pour un film peut changer celui-ci du tout au tout.

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On le voit actuellement avec la ressortie de Mad Max Fury Road dans une version noire et blanc que George Miller, son réalisateur évoque ici :

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Tu peux voir une petite vidéo comparative des deux versions ici :

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Et tu peux lire plein de critiques sur ce sujet un peu partout. Ce simple changement de couleurs change le ressenti du spectateur.
Comme ce fut le cas avec le film The Barber des frères Coen par exemple, dont une version couleur a été distribuée en France en bonus DVD alors que le film était fait pour être vu en noir et blanc.

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JPS

Mouais… c’est pourri comme exemple.

SD

Malheureusement, à scénarii identiques à la virgule près, il n’y a que Psychose. Maintenant, on va continuer sur les remakes, mais avec des scénarii légèrement différents. Forcément. Mais quasiment identiques.

On va parler du film Manhunter de Michael Mann, sorti en 1986, adapté du roman de Thomas Harris intitulé Dragon Rouge. Et une autre adaptation du même roman par Brett Ratner en 2002 sous le titre de… Dragon Rouge.

Comment se fait-il que le film de Michael Mann soit aujourd’hui considéré comme un classique du cinéma alors que celui de Brett Ratner a unaniment été considéré comme un nanar sans nom ?

Tout simplement parce que les choix de mise en scène de Ratner sont non-sensiques là où ceux de Mann étaient pleins de sens. C’est un exercice assez intéressant de voir ces deux films puis de les enchaîner avec la série TV Hannibal tirée du même roman et qui adapte réellement les événements vus dans le film dans sa troisième saison, d’une manière visuelle aux antipodes des deux premières. On obtient donc ici trois fois la même histoire pour trois rendus totalement différents et donc des ressentis différents. C’est ça le rôle d’un réalisateur, en somme, faire en sorte qu’un film soit bon, peu importe son scénario.

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JPS

Je commence un peu à comprendre mais j’aurais besoin d’exemples.

SD

Tu as vu The Dark Knight Rises de Christopher Nolan ?

JPS

Oui, avec la mort de Marion Cotillard !

SD

Tout à fait. Tu te souviens de la polémique que cela a engendré.

JPS

À tort, si tu veux mon avis, car en mourant de cette façon, Cotillard a saboté un film mainstream issu de l’impérialisme américain et ça, c’est bien !

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SD

Euh… passons. Le fait est que Marion Cotillard est une actrice, d’accord ? Son rôle est de suivre les directives du réalisateur — en l’occurrence, Christopher Nolan. C’est donc lui et uniquement lui qui est responsable de la prestation en question. Car il a fait plusieurs prises de cette scène et demandé à son actrice de la jouer différemment à chaque fois. Et c’est lui qui a dit « OK, elle est bonne » lorsqu’il a vu ce plan, et qui a décidé de le garder dans le montage du film. Personne d’autre. Il est donc fautif. Car un réalisateur est le seul responsable de ce qu’il y a dans son cadre. Mais tu as déjà pleuré en voyant la mort d’un personnage dans un film, n’est-ce pas ?

JPS

Oui, surtout dans les films de Xavier Dolan.

SD

JPS

Bon, ok, j’ai pleuré à la fin de Titanic aussi. Mais j’avais une poussière dans l’œil. En fait, la clim’ était cassée et…

SD

Peu importe, ce qui fait que la mort d’un personnage va te faire pleurer ou non est la manière dont cette mort est mise en scène par le réalisateur. Lorsque le personnage joué par Marion Cotillard meurt dans Dark Knight Rises, les gens rient car la scène est ratée. Il s’agit pourtant d’un moment tragique qui aurait dû s’accompagner d’une émotion, si le réalisateur, comme James Cameron sur Titanic par exemple, avait su mettre en scène la mort en question. D’ailleurs, ce moment de la mort de Jack dans Titanic, comment est-il filmé ? Pourquoi ce moment a fait pleurer tant de personnes à travers le monde ? Pas toi, Jean-Philippe, je sais, car tu avais une poussière dans l’œil. Mais tant d’autres personnes ont pleuré. Pourquoi ? Parce que Cameron, par le biais de son scénario et de sa mise en scène, nous y a préparé. Reprenons l’histoire de Titanic ; nous y avons Jack, l’homme du commun qui s’associe à Rose, symbole du divin. Leur union est représentée par un diamant, le cœur de l’océan, symbole d’éternité. Jack subit une ascension montrée par la représentation même du bateau. En bas, on a la salle des machines, filmée dans des couleurs chaudes et avec insistance sur les flammes — autrement dit, une représentation de l’enfer —, tandis qu’à la proue du navire, notre personnage se met les bras en croix. Vrai ou faux ?

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JPS

Vrai… J’avais jamais fait gaffe à ça. Pourtant, l’image est connue.

Titanic, les bras en croix

SD

À la fin, les pauvres meurent et les riches survivent, comme ce fut le cas dans la réalité, mais regarde comment Cameron les filme. Les riches sont sur des bateaux, filmés comme des zombies, dans des couleurs ternes, autrement dit, ce sont les damnés. Alors que les pauvres, comme Jack lors de sa noyade mais également comme d’autres personnes, meurent dans une position angélique. Voilà ce que c’est que le travail d’un réalisateur, bordel !

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JPS

Ça devient un peu plus clair, j’avoue. Faudra que je revois les films de Maïwenn pour y découvrir toutes ses subtilités. Car si un gros capitaliste d’américain a réussi à faire ça, crois-moi qu’une française bien de chez nous a forcément fait mieux !

SD

James Cameron est canadien.

JPS

Comme Xavier Dolan !

SD

Oui, et c’est leur seul point commun, heureusement. Dernier exemple pour la route, mais nous reprendrons cette discussion une autre fois, ne t’inquiète pas.

JPS

Dépêche-toi car j’ai faim. J’espère qu’il y a un restaurant vegan dans le coin.
Mais je crois que j’ai compris ! En fait, juger un film uniquement sur son scénario, c’est un peu comme juger un livre uniquement sur sa couverture.

SD

C’est le truc le plus intelligent que tu aies dit de ta vie, Jean-Philippe, répète-le donc !

JPS

En fait, juger un film uniquement sur son scénario, c’est un peu comme juger un livre uniquement sur sa couverture.

SD

Et bien, du coup, on va s’arrêter alors avec un petit exercice pour toi, Jean-Philippe Ster. Mais également pour toi, cher lecteur. Et oui, je brise le quatrième mur.

Je vais te montrer un extrait d’un film dont on a parlé plus haut, intitulé Mad Max Fury Road, réalisé par George Miller. Pourquoi je montre un extrait de ce film ? Tout simplement parce que l’an dernier, une grosse partie des réalisateurs se sont extasiés devant. Certains disant même qu’ils ne voyaient pas comment ils pourraient réaliser un film après ça tellement le niveau était subitement devenu très haut. Le film a fait une quasi-unanimité chez les professionnels et chez les critiques de cinéma, arrivant numéro un de quasiment tous les classements. Certains journalistes l’ont même qualifié de plus grand film de l’histoire. Pourtant, dans les milieux bobos et hipsters comme le tien, on ne voit pas ce que ce film a d’exceptionnel.

JPS

Hey ! Mais c’est une insulte !

SD

Non… Laisse-moi reformuler. Disons que… peu importe.

Voici un extrait de Mad Max Fury Road, un extrait sans dialogues. Regarde cet extrait attentivement et essaie d’expliquer quels sont les enjeux et ce qu’il se passe d’un point de vue narratif dans cette séquence.

JPS

Mais c’est juste une bagarre.

SD

Regarde et réfléchis. Et tu comprendras ce que signifie être un réalisateur une fois que tu auras analysé cette séquence. Dans tous les cas, on se retrouve une prochaine fois, et on va parler… de réalisation, encore, car c’est le sujet le plus vaste du cinéma. Et on entrera plus spécifiquement dans le détail.

Peace !

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