Électre et Antigone, la mise à nu de la machine théâtrale

par Arlyo Team

Juliette Rizoud (Chrysotémis) et Elizabeth Macocco (Electre) © Michel Cavalca

Juliette Rizoud (Chrysotémis) et Elizabeth Macocco (Électre) © Michel Cavalca

C’est avec deux grands classiques que le TNP inaugure sa saison théâtrale : Électre et Antigone, variations poétiques de Jean-Pierre Siméon à partir de Sophocle. Pourtant, la « règle du jeu » établie par Christian Schiaretti, directeur du théâtre, mérite qu’on s’y attarde. Véritables odes au théâtre et au spectateur, les deux spectacles interrogent profondément le mystère de cet art.

Les histoires portées par les deux pièces grecques sont largement connues. Ainsi l’heure n’est-elle pas à la surprise pour les spectateurs. Pourtant, Schiaretti étonne véritablement par les choix qu’il opère. Le public est habitué avec lui à de grands décors, à des costumes historiques. Mais il se retrouve devant une scène presque nue, sur laquelle des acteurs en tenues du quotidien évoluent.

Seules quelques rangées de tables et de chaises emplissent la scène, destinées aux spectateurs comme aux comédiens. Le ton est donné, et bientôt explicité par un prologue : on se propose ici de lire le texte, sans artifice. Le reste appartiendra à la magie du théâtre …

Un manifeste pour le théâtre

C. Schiaretti, parfois critiqué pour ses mises en scène historiques, entend bien ici faire passer un message. C’est sa conception du théâtre qui est en jeu. Or pour lui, tout est dans le texte, et le reste n’est que complément. Les comédiens « disent, font entendre » des mots que les spectateurs, comme des élèves, « font grandir ». À la base de cette mise en scène, il y a un pari : sans rien d’autre, le théâtre apparaîtra. Répondant ainsi aux reproches qui ont pu lui être faits, C. Schiaretti va montrer qu’au théâtre, tout réside dans les mots. Mais aussi, et il faut le souligner, dans le spectateur, dans sa capacité à voir les choses de lui-même et à faire advenir devant lui un monde de papier.

« A-t-on besoin de ses yeux pour voir comment va le monde ? » lance Julien Tiphaine, voix du prologue pour Électre. En réponse à d’autres courants de mise en scène, qui veulent expliciter le texte pour en montrer la pertinence ou l’actualité, les deux spectacles placent ici leur confiance dans le spectateur.

La naissance de la mise en scène

C’est donc bien comme une lecture que commence la pièce, à la surprise de certains spectateurs. Les comédiens, assis, texte en main, commencent doucement à jouer. Cela se fait progressivement : d’abord, les regards se croisent entre les personnages ; puis, au bout d’un moment, on laisse tomber le texte. L’interprétation du texte par les comédiens est ce qui advient en premier.

Cette « règle du jeu » vient ainsi mettre en évidence les conventions qui s’établissent implicitement pour le spectateur. Juliette Rizoud doit passer du rôle de chœur à celui de Chrysotémis, puis à celui de Clytemnestre. Elle le fait simplement en changeant de coiffure, de veste, de bijoux. Dans Antigone, la mise en évidence des conventions est encore plus grande. En effet, les comédiens annoncent eux-mêmes leur changement de personnage, tout en revêtant parfois un habit distinctif.

Électre ne fait appel qu’à peu d’effets de lumière : pendant presque toute la pièce, la lumière est crue, éclaire comédiens et spectateurs. C’est seulement à la fin qu’elle s’assombrit. Elle souligne ainsi le cycle de la violence qui recommence en même temps que la vengeance est consommée. Dans Antigone, en revanche, la lumière est plus volontiers convoquée. Au fur et à mesure des deux spectacles, on se permet d’ajouter des effets simples, qui par leur apparition progressive en déconstruisent les éléments. On pourrait évoquer la musique. Complètement absente de la première pièce, elle semble naître, timidement, dans Antigone. En effet, les comédiens qui tapent en rythme sur les tables créent une tension au moment de la dernière apparition du personnage éponyme.

Une école du spectateur ambiguë

Dans les deux spectacles, l’adresse aux spectateurs est omniprésente. Déjà dans Électre, les comédiens évoluaient au milieu des tables placées sur scène, et prenaient à parti, ne serait-ce que par un regard, les spectateurs. Ce dispositif est renforcé dans la seconde pièce : les spectateurs deviennent à plusieurs reprises les habitants de Thèbes, qui gardent le silence devant la tyrannie de Créon. Ils sont même invités par les comédiens à se lever à l’entrée de celui-ci.

Julien Tiphaine déclame le prologue d'Electre © Michel Cavalca

Julien Tiphaine déclame le prologue d’Électre © Michel Cavalca

 

La place prépondérante offerte au spectateur dans cette « règle du jeu » vient marquer son rôle actif dans la création et dans l’avènement du théâtre. On l’invite ici à agir, à devenir lui-même acteur de la pièce, mais cela pour dire simplement que c’est bien ce rôle qu’il a devant toute pièce. Pas besoin de décor : c’est lui qui accepte ce qu’il voit, et construit Mycènes, ou Thèbes autour.

Le sommet de cette logique est atteint à plusieurs reprises, lorsque les actions majeures se déroulent hors scène, et sont donc prises en charge par le récit d’un personnage. Le faux récit de la mort d’Oreste, la description des suicides d’Hémon et Eurydice, par exemple, sont l’objet d’un simple récit, et pourtant, le spectateur peut se les représenter. Le phénomène de création spectatoriale atteint là son apogée.

On pourrait toutefois reprocher à cette démarche une relative infantilisation : la scène prétend apprendre quelque chose à la salle. De plus, tout le procédé de mise à nu de la machine théâtrale repose finalement sur un mensonge. Si le prologue parle d’un « pari » et d’un « risque », ils n’existent qu’en théorie. Parce que la lecture n’est pas que lecture. De l’interprétation à l’utilisation de la lumière, et ne serait-ce que par la scénographie particulière, il y a mise en scène. Même les vêtements des comédiens sont les mêmes qu’à la création du spectacle en 2015. Et ils sont les mêmes chaque soir. Il y a bien, à proprement parler, des costumes.

Électre et Antigone, des interprétations inégales

Ayant préféré commenter le principe global de mise en scène, on ne se livrera pas à une analyse détaillée des pièces. Toutefois, on peut revenir sur quelques points, à commencer par la différence de traitement des chœurs. Il est plus embarrassé dans Électre, pris en charge par deux comédiennes, trois quand J. Rizoud n’interprète pas un des deux autres personnages. Le choix est fait, dans Antigone, d’étendre le principe à tous les personnages, Antigone, Ismène et Créon mis à part. Tous les autres comédiens assurent, collectivement ou non, les interventions du chœur. Or son caractère de commentaire s’allie bien aux sorties de jeu, où les comédiens annoncent par exemple qu’ils vont jouer un garde ou un messager.

L’élément le plus décevant est peut-être l’interprétation de Créon. Interprété par Stéphane Bernard que l’on avait vu excellent dans Ubu roi (dont Chloé vous avait parlé ici), il fait ici pencher Antigone vers la comédie, et provoque le rire des spectateurs. Car en accentuant par son jeu et ses intonations les pentes glissantes des discours de son personnage, il produit un décalage mal à propos. Ce n’est qu’au moment de la chute de Créon dans la folie qu’il parvient à saisir, dans un équilibre précaire et juste, la profondeur du personnage.

Julien Gauthier (Oreste) et Elizabeth Macocco (Electre) © Michel Cavalca

Julien Gauthier (Oreste) et Elizabeth Macocco (Electre) © Michel Cavalca

En revanche, les deux comédiennes qui tiennent les rôles principaux, Élizabeth Macocco et Margaux Le Mignan, portent magnifiquement les deux pièces. É. Macocco dégage une telle intensité dans son jeu, particulièrement lorsque l’on est placé près d’elle, que les autres comédiens font un peu pâle figure. J. Rizoud fait exception, et apporte une complexité bienvenue au personnage de Clytemnestre. Antoine Vitez avait mis en scène à trois reprises Évelyne Istria dans le rôle d’Électre, à vingt ans d’écart. Dans cette lignée, l’Électre de Schiaretti n’est pas une jeune fille pleine de fougue. C’est un désir de vengeance rongé et vieilli par l’injustice, dont l’interprétation grave et presque possédée d’É. Macocco suffit à ravir le spectateur, et à faire advenir Mycènes.

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