Les affiches de cinéma sont une sorte de musée à ciel ouvert. Chefs-d’œuvre et ébauches s’exposent dans la rue, à la subjectivité de chacun. Vous en croisez peut-être tous les jours, mais rares sont celles qui vont capter votre attention, vous arrêter dans votre course contre le temps, pour se laisser contempler, et libérer votre imagination. Têtes d’affiche, c’est le lieu où j’ai décidé de partager avec vous les réflexions que certaines d’entre elles m’ont inspirées.

L'affiche du film Ex Machina, d'Alex Garland, en salles depuis le 3 juin

L’affiche du film Ex Machina, d’Alex Garland, en salles depuis le 3 juin

Dans notre monde où la technologie croît de manière exponentielle, on serait tenté de penser que cette dernière a fini par jouer le rôle dévolu jusque là aux hommes, celui d’établir du lien. On suggère parfois n’être plus connecté les uns aux autres que par elle. Comme si notre humanité disparaissait à petit feu derrière les câbles, les écrans et les ondes. C’est oublier un peu vite que la technologie n’est qu’un médium, et qu’aucune force supérieure ne l’anime. Notre monde moderne porte aux nues ses miracles, ou bien l’accuse de tous les maux, alors qu’elle n’est jamais qu’un outil élaboré par l’Homme, au service de l’Homme. Elle est issue de notre formidable capacité de créer. Cette faculté qui est un peu, pour notre espèce, ce que les griffes ou les crocs sont aux autres animaux de cette terre.

Créateur d’artificialité

L’humanité est ainsi capable d’inventer et de fabriquer de nouvelles choses de toutes pièces. Des réalités qui n’existaient pas avant elle. Elle s’arme d’un nouveau lexique, pour les nommer, et de nouvelles règles, pour les apprivoiser. Mais l’utilisation qu’elle en fait la plonge souvent dans le désarroi. D’un coté, les Hommes ont appris à soigner les maladies les plus mortelles, de l’autre, ils en cause de nouvelles. Quand l’Homme découvre l’énergie nucléaire, il invente par la suite la bombe atomique… Il en vient alors à craindre systématiquement, par un formidable retournement, que la technologie ne devienne néfaste.

On s’identifie tellement à nos propres inventions, que l’on projette finalement nos peurs sur elles, en même temps que nos défauts. Ce robot ne va-t-il pas se retourner contre nous et nous exterminer ? C’est bien parce que l’humain a lui-même fait maintes fois la démonstration de sa fourberie et de sa barbarie, qu’un tel scénario est envisageable. Que je sache, nous ne nourrissons pas les mêmes soupçons envers les cailloux. Quoique le désastreux Phénomènes, de Night Shyalaman, ait bien imaginé les géraniums de votre grand-mère capable de monter un complot vengeur planétaire…

La peur est toujours la même : ce robot sera-t-il conforme à son programme, ou existe-t-il la moindre possibilité qu’il s’émancipe de notre contrôle ? C’est en fait l’éternelle question de l’intelligence artificielle qui se pose ici, celle qui traverse toute les œuvres de science-fiction. Nous sommes tiraillés par notre vanité de créateur, qui se voudrait capable de donner la vie (d’ailleurs, ne serait-ce pas un complexe typiquement masculin ?) et la peur que la liberté octroyée à ces êtres ne sonne le glas de l’espèce.

Deus ex machina

Au théâtre, l’expression « deus ex machina » désigne l’intervention impromptue d’un dieu pour rétablir une situation désespérée. Cocteau et sa Machine Infernale s’était fait un malin plaisir à mettre en scène la cruauté des dieux dans les tragédies, car s’ils ont le pouvoir de sauver, il peuvent aussi détruire. Ainsi, tels des dieux, nous voudrions pouvoir tout maîtriser, et la Liberté, pour laquelle nous nous battons si souvent (entre humains, d’ailleurs), nous refusons de l’imaginer pour nos créations humanoïdes. Dictateurs de tous les pays et Dr Frankenstein : même combat. Nous sommes définitivement l’espèce de l’asservissement.

Dans la plupart des histoires que les Hommes inventent pour les autres Hommes (voyez comme nous tournons en rond) les robots deviennent de sanguinaires tueurs. Mais l’équation se complique quand on projette sur eux, car oui, il ne s’agit jamais que de projections, des sentiments plus complexes, comme la soif de savoir, ou encore l’amour… C’est un peu l’effet inverse que celui que nous évoquions précédemment.

Il est maintenant moins question de nos défauts, que de nos qualités. Et comme Narcisse qui tombe amoureux de son reflet (puis se noie) ou Pygmalion qui s’amourache d’une de ses statues, nous en venons à supputer que nous serions capable de créer des intelligences artificielles capables d’assouvir nos besoins et de nous combler. Énorme faux-raccord à l’horizon ! Car si l’homme est bien incapable d’une chose, c’est de déterminer ce qui est le mieux pour lui.

Ex machina, donc

Cela étant posé, l’idée de concevoir un automate dont la fonction finale serait de trouver quelque chose dont ses concepteurs ignorent tout, me semble fatalement vouée à l’échec. Alors laissez-moi faire quelques hypothèses sur Ex Machina, que je n’ai pas encore vu : des savants un peu dingues mais touchants (peut-être pas celui de droite) en viennent à créer une robot (on dit une robote ?), plutôt bien gaulée (parce qu’à Hollywood, après les implants mammaires en silicone, on s’exciterait même sur une poitrine en titane), qui va développer des sentiments amoureux pour l’un d’entre eux (au hasard, celui de gauche).

Mais sa condition même de chose, comme le système d’exploitation de Joachin Phoenix dans le bouleversant Her, va sérieusement poser problème. Et à la fin, pas de happy end pour nos deux tourtereaux, avec peut-être, cerise sur le gâteau, la révélation mystique que pour trouver le bonheur, les êtres humains feraient mieux de se tourner, enfin, vers les autres êtres humains.

Je n’y suis pas du tout ? Ah, tant pis… j’aime bien l’affiche quand même.


Ex Machina, d’Alex Garland, en salles depuis le 3 juin 2015

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