Godzilla 2 : un roi pas à la hauteur

par Philippe Orlandini
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Pour son premier film à gros budget, le réalisateur de Krampus, Michael Dougherty, se voit confier le défi d’orchestrer un affrontement des monstres les plus iconiques et populaires de Toho dans ce Godzilla 2 : Roi des monstres.

Traumatisme à l’échelle planétaire

Godzilla 2 : Roi des monstres se déroule après les évènements du premier Godzilla de Gareth Edwards. Cinq ans se sont écoulés depuis la dévastation de San Francisco, et l’organisation Monarch a décidé de surveiller très attentivement les mouvements de ces titans éparpillés aux quatre coins du monde. 

En suivant la famille Russell, une série d’évènements mèneront au réveil du pire ennemi de Godzilla, le terrible Ghidorah, ainsi que de tous les autres monstres qui vont alors déterminer leur roi légitime, tandis que les humains feront tout pour limiter l’étendue des dégâts à travers le globe. 

À l’instar de Trick ’r Treat et Krampus précédemment, Michael Dougherty écrit lui-même le scénario d’après un traitement de Max Borenstein, qui avait déjà scénarisé Godzilla et Kong: Skull Island. Sur le papier, on comprend les raisons du choix de Warner de lui confier le film, comme pour James Wan, Dougherty aborde aussi bien la crise que l’analyse de la cellule familiale par le biais du fantastique en tant que vecteur de circonstances. 

La famille Russell représente l’un des points de vue humains avec nombre de nouveaux personnages travaillant pour Monarch ; mais également avec le retour des docteurs Serizawa (dont le nom est un hommage volontaire au Godzilla de 1954, interprété par l’excellent Ken Watanabe : Le Dernier Samouraï, Batman Begins, Inception) et Graham (jouée par Sally Hawkins : La Forme de l’eau, Paddington), qui sont là pour incarner un visage de Monarch conscient du danger que constituent les titans en train de se réveiller.  

Chaque personnage de la famille Russell offre une perspective de l’histoire et illustre une façon de traverser les épreuves du film. Le plus important est Emma (interprétée par Vera Farmiga : The Conjuring 1 et 2, Les Infiltrés, Esther), cryptozoologiste travaillant pour Monarch et inventrice de la machine Orca, MacGuffin au cœur du film qui permet de communiquer dans le langage des titans. Puis la fille, Madison (jouée par Millie Bobby Brown, plus connue comme Eleven dans la série Stranger Things et qui signe ainsi ses premiers pas au cinéma dans ce rôle). Et enfin Mark, le père, qui a préféré s’éloigner de sa famille et de son épouse après la tragédie qu’ils ont vécue, et qui se voit de nouveau mêlé à l’histoire via certains évènements causés par sa femme.  

Kaiju omniprésents sur la durée et sur tout l’écran

Mais comme dans les homologues nippons du kaiju eiga (nom japonais donné au genre du film de monstres tel que Godzilla ou Gamera, Cloverfield et Pacific Rim plus récemment), les vraies stars du film sont bien évidemment les immenses kaiju que la technologie numérique engendre pour un choc des titans d’une ampleur inégalée dans les films de monstres actuels. Comme les bandes-annonces le laissaient présager, Godzilla affronte King Ghidorah, dragon tricéphale doré, mais aussi le ptérodactyle géant Rodan, et trouve une alliée en Mothra, papillon gigantesque et gardienne protectrice de la Terre dès ses premières apparitions en 1967. On sent que l’équipe du film s’est inspirée des confrontations antérieures entre ces trois monstres, à savoir Invasion Planète X ; Godzilla, Mothra and King Ghidorah: Giant Monsters All-Out Attack ; et dernièrement Godzilla: Final Wars

En prenant ces trois films en modèles d’inspiration pour construire la structure même de ce Godzilla: King of the Monsters, les auteurs dont Dougherty annoncent clairement la couleur. 

Soit de la bagarre de kaiju à envergure mondiale et de la destruction non-stop, avec au milieu les humains qui vont déployer avec orgueil à l’écran leurs flottes d’engins militaires pour arrêter la progression des kaiju avant qu’ils n’atteignent les grandes villes. 

Et c’est à la fois la qualité et l’un des énormes défauts du film. 

Le Man of Steel des kaiju au détriment du charme rétro des films d’antan

En affichant franchement leurs ambitions de spectacle de destruction massive quasi permanent à une échelle géographique et cinématographique, Godzilla: King of the Monsters rompt complètement avec le traitement à l’ancienne de Gareth Edwards sur son Godzilla

Edwards frustrait constamment le spectateur en interrompant chaque conflit en cours, car le personnage lui servant d’optique n’était plus présent à l’écran, et ce, durant tout le film. 

https://www.youtube.com/watch?v=qPdvZLONXWU

Même si suivre le point de vue humain était une idée intéressante afin de donner une ampleur et de créer une véritable tension, le réalisateur misait sur l’iconicité de ces créatures précédant l’affrontement par une mise en scène rendant hommage à Spielberg et à Cameron. Ce parti pris avait tout de frustrant pour les habitués aux blockbusters pétaradants des années 2010, sachant qu’un Pacific Rim sorti un an avant proposait lui aussi de suivre le point de vue des humains au cœur de l’arrivée des kaiju, mais en alternant directement entre la perspective du personnage humain et celle des monstres ou des robots sans interrompre la scène. 

Michael Dougherty opte donc pour un autre compromis, plus encore que Jordan Vogt-Roberts qui imprimait des séquences superbes dans son Kong: Skull Island, il fait le choix de tout montrer une fois les titans à l’écran, et ce, sans interruption depuis leur angle, pendant des vignettes de presque quinze minutes de destruction massive, d’explosions, de bâtiments et de véhicules de toutes sortes dévastés en se trouvant sur la trajectoire des belligérants. Dougherty a beau clamer son amour perpétuel en iconisant à chaque plan ses créatures stars, il en vient à renier entièrement l’essence même du kaiju eiga et ses méthodes rétro de comédiens en costumes fracassant joyeusement des maquettes. 

Les limitations technologiques pour ce genre de films, quelle que soit l’époque, ont conduit à devenir presque un gimmick de mise en scène en modérant autant que possible l’utilisation d’effets visuels pour les films de kaiju asiatiques. La seule exception récente étant quelques épisodes de la saga Godzilla au cours des années 2000, dont un faisant office de running gag envers la version américaine créée par Roland Emmerich mais reniée par les Japonais, et dont la séquence dans Godzilla: Final Wars reste un tacle gentillet. 

Dougherty a décidé de suivre un autre exemple de destruction à grande échelle, celui d’une production de Warner/Legendary, à savoir Man of Steel de Zack Snyder. 

Rappel très rapide sur ce film, après une heure d’exposition en narration éclatée racontant les origines de Superman, héritée (copiée ?) de Batman Begins, il partait sur une heure de destruction massive ininterrompue à travers quatre séquences de combats de surhommes, de destructions de villes et d’opérations militaires où les humains ne servaient que de repères d’échelle. 

https://www.youtube.com/watch?v=61HO3D3TdPM

Godzilla: King of the Monsters refait précisément pareil, sauf que les surhommes kryptoniens laissent place à des kaiju de plus de 200 mètres de haut, et second changement, les rapports d’échelle lors des (très) nombreuses batailles du film sont indiqués par les dimensions des appareils militaires (sous-marin, bombardiers, avions de chasse, aile volante), d’autant plus que certains combats se produisent dans des environnements où l’échelle est difficilement repérable (une base en plein Antarctique par exemple) et la plupart du temps de nuit, sous l’orage, la neige ou l’eau.  

C’est ce type de détails qui fait que le film contraste totalement avec la météo clémente permanente du film d’Edwards mais également celui de Vogt-Roberts, mais qui l’oblige à se mesurer en matière de comparatifs directs, utilisant des éléments exactement semblables, avec le Pacific Rim de Guillermo del Toro. 

Godzilla : Infinity kaiju

Il est vrai que, peu importe le genre et l’époque, les humains dans les films de monstres ont toujours servi de point de vue prétexte et de moteur pour amener au lieu, réveiller le monstre ou pouvoir aller d’un point A à un point B tout en étant impuissants face à la destruction causée par la créature qu’ils affrontent. L’écriture de Max Borenstein sur les synopsis de Godzilla et Kong: Skull Island montrait déjà des stéréotypes de films d’aventures, sauvés par l’interprétation de leurs acteurs aussi variés que Samuel L. Jackson, John Goodman, Bryan Cranston ou cette fois, dans Godzilla: King of the Monsters, Charles Dance. 

Les films japonais avaient pris l’habitude d’un traitement en deux temps : d’abord une exposition des personnages humains acteurs ou spectateurs de la catastrophe, puis lors de l’apparition des monstres dans les villes, une alternance de l’échelle durant quelques minutes en revenant sur eux au plus près du danger ; chose qui avait été jusque-là respectée dans les deux précédents films du MonsterVerse. 

En connaissant la tonalité d’écriture chorale de Dougherty sur X-Men 2, Superman Returns, des longs-métrages qui comptent une dizaine de personnages, la transition narrative entre personnages humains et créatures colossales aurait dû être une formalité pour lui, ayant déjà travaillé sur des gros budgets avec Bryan Singer. 

Dépassé par la taille de son projet, le film rend ses personnages humains superflus, à peine plus utiles que les seconds rôles des kaiju des années 50 comme Raymond Burr dans le remontage américain du premier film Godzilla. Malgré le fait de satisfaire la tradition des scènes de discussion, de langages scientifiques et de liens familiaux connectés par un trauma associé à Godzilla, Dougherty n’arrive jamais à faire exister ses personnages ou à procurer des émotions sachant que l’intrigue humaine tourne autour d’une famille brisée par un deuil, à aucun instant nous ne ressentons une quelconque empathie pour ces personnages. 

La plus grosse erreur a surtout été de suivre la tendance actuelle du désamorçage de la tension par l’humour de façon constante, même s’il surnage encore pendant le film des moments plus graves mais jamais incarnés, où l’on ne peut pas prendre la menace au sérieux devant le manque d’enjeux et le ridicule de la situation parfois.

L’homme et les kaiju pour l’équilibre

Mais parmi tous ces défauts reste la raison même de ce pour quoi le spectateur est venu, fan du dinosaure atomique ou non, le film est un festival de vignettes iconiques qui ont permis ainsi de fournir assez de matériel pour alimenter les bandes-annonces et spots durant sa promotion. 

Certaines inédites ou partiellement dévoilées sont superbes comme (SPOILERS) le prologue au milieu des ruines de San Francisco en 2014, une dispute mère-fille dans une cuisine qui se situe à l’intérieur d’un camp de base au cœur d’une jungle chinoise, ou les vestiges d’une civilisation antique engloutie sous les eaux qui vouait un culte aux titans servant de nid à Godzilla lors d’une très belle séquence de sacrifice. 

Rajoutons également toute la séquence du réveil de Rodan et la destruction de la ville, puis l’arrivée de Ghidorah au Mexique et la séquence tournant autour de la base de Monarch où se trouve Mothra, ainsi que l’arrivée subaquatique de Godzilla face au sous-marin de Monarch (fin des SPOILERS). Ce sont grâce à ces scènes entre la présence gigantesque des titans et celle des humains que le film réussit à obtenir un équilibre, mais la plupart du temps perturbé par les défauts cités.  

En voulant chercher à signer un film hommage au genre du kaiju eiga et un spectacle total avec un sujet en or, Michael Dougherty se prend les pieds dans le tapis et, au vu de ses stars, c’est tout à fait compréhensible, s’avère complètement écrasé par son film. 

Le spectateur lambda y trouvera son compte en voyant un blockbuster rugissant et pétaradant, mais qui, signe des temps et encore plus cette année, ne respecte plus ni les codes cinématographiques, ni les codes du genre qu’il est censé incarner, et qui se contente de faire exploser par son budget la forme de la façon la plus spectaculaire possible pour masquer le manque absolu de fond.

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