Jeanne au Bûcher de Castellucci : la toute-puissance du metteur en scène

by Arlyo Team
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L’Opéra de Lyon a accueilli un oratorio dramatique un peu particulier signé Romeo Castellucci : Jeanne au Bûcher, musique d’Arthur Honegger et livret de Paul Claudel, joué la première fois en 1938. Particulier, oui, mais pourquoi ? À cause de la mise en scène de Castellucci, le metteur en scène italien qui continue ses créations au mieux subversives, au pire absurdes.

Une des rares images puissantes de l'oratorio de Castellucci

Une des rares images puissantes de l’oratorio de Castellucci
Crédits photo: © Stofleth

Castellucci maîtrise l’art de créer des mises en scènes qui laissent rarement indifférent. Après l’Orestea aux Célestins, création du metteur en scène lui-même, Castellucci récidive avec la mise en scène de cet oratorio dramatique. Le problème ? On n’est pas sûr de comprendre l’artiste.

Une mise en scène… Indéfinissable

La première chose à laquelle on est confronté devant une mise en scène de Castellucci est l’incrédulité. Les dix premières minutes du spectacle se font en silence. Dix longues minutes de silence. Vous me direz, il est possible que ce qui se passe sur scène crée une attention soutenue. Que nenni ! Durant ces dix minutes sans musique, sans chant et sans texte, on observe une sortie de classe, et l’arrivée d’un homme à tout faire, qui nettoie puis vide la salle, avec un crescendo de violence dans ses gestes. Dix minutes où le public commence à s’impatienter. Au point qu’un vieux malin propose son aide à la pauvre Audrey Bonnet qui poussait ses tables et ses chaises…

Une fois enfermé, l’homme à tout faire démonte le décor et se transforme plus ou moins en Jeanne d’Arc. Pendant ce temps, de l’autre côté de la porte, Denis Podalydès, directeur supposé de l’école, récite le texte de frère Dominique. La déconstruction de la salle de classe part de ce qui semble être une bonne idée : la déconstruction de la représentation scolaire de Jeanne d’Arc. Le fait que l’on défasse, voire déconstruise, la classe, impose au spectateur de délaisser ses représentations scolaires de la Pucelle d’Orléans. Mais c’est bien la seule chose que l’on peut comprendre. Cette interprétation amène à repenser le silence initial comme une volonté de créer l’ennui de l’école, que la représentation veut briser. Hélas, l’incompréhension crée l’ennui, alors que celui-ci devait être brisé.

La question du sens ou le pouvoir absolu du metteur en scène

Donc le problème de la mise en scène est que, dans sa première partie, elle ne correspond en rien à l’oratorio qui est joué. Les dernières heures de Jeanne d’Arc ? La question du procès ? Peu importe ce que dit le texte, Castellucci a envie d’autre chose. Il semble que ce soit le défaut du metteur en scène tout-puissant. Le texte n’est que prétexte à ce que veut le metteur en scène. En cela, on peut reconnaître à Castellucci que son Orestea était une création inspirée (de façon lointaine et personnelle) d’Eschyle. Mais cela restait sa création, donc après tout, qu’il en fasse ce qu’il veut. Mais ici, il y a un matériau initial, que Castellucci semble, au mieux ignorer, au pire mépriser.

Cette question d’un texte et d’une musique qui ne sont pas les siens est aussi un garde-fou : Jeanne au Bûcher va beaucoup moins loin dans l’expérience physique théâtrale que l’Orestea, présentée en 2016 aux Célestins. Mais ici nous sommes alors dans un entre-deux étrange. En effet, bien que l’Orestea ait été largement décriée, beaucoup l’ont vécue comme une expérience physique théâtrale extraordinaire. Avec la Jeanne on sent que Castellucci a été contraint par un matériau qu’il voudrait dépasser. Pour ceux qui n’ont pas apprécié l’expérience de l’Orestea, cela est sûrement mieux, mais pour autant, il y a un goût d’inabouti dans cet entre-deux.

Les trop rares fulgurances d’une expérience visuelle

Sauvons un peu Castellucci. La deuxième partie du spectacle n’est pas du tout dans la même incompréhension. Audrey Bonnet, qui incarne l’homme-à-tout-faire-Jeanne-d-Arc, se défait de son costume, et nue, interprète pleinement Jeanne d’Arc. La différence est que l’on comprend enfin quelque chose. Femme, elle interprète Jeanne d’Arc. D’ailleurs, le décor de la salle de classe disparaît. On retrouve quelque chose de plus classique, avec un acteur qui interprète le personnage dont il récite le texte. Cela paraît évident, mais Castellucci avait d’abord introduit un décalage avec un personnage (l’homme à tout faire) qui avait le texte d’un autre (Jeanne d’Arc). Une fois ce problème effacé, on apprécie alors quelques très beaux effets visuels qui, s’ils ne se comprennent pas de façon intellectuelle, ont une charge émotionnelle visuelle manifeste. Trop rares, ces images sont un contact émotionnel immédiat qui n’est pas dépourvu d’intérêt.

Audrey Bonnet en homme à tout faire
Crédits photo: © Stofleth

Un oratorio ? Êtes-vous sûr ?

Autre problème de la mise en scène selon Castellucci : la négation du genre de l’œuvre. Nous sommes devant un oratorio dramatique, qui mêle texte parlé, chant lyrique et musique. Or, il semble bien que Castellucci ait voulu mettre en avant le dramatique, aux dépens de l’oratorio. Le premier indice étant qu’aucun chanteur n’est sur scène. On peut facilement interpréter cette absence : les voix des chanteurs, qui incarnent Marie, l’évêque Cauchon et autres, ne seraient que dans la tête du personnage hybride d’Audrey Bonnet. Relégués aux coulisses, dans les couloirs des projecteurs du deuxième balcon, les chanteurs ne sont jamais mis sur scène, et c’est donc le texte parlé, interprété par Denis Podalydes et Audrey Bonnet, qui est mis au premier plan.

L’aspect musical est donc largement méprisé au profit de l’aspect théâtral. D’ailleurs, heureusement, les chanteurs sont quand même costumés, ce qui permet de les identifier au moment des saluts. Mince consolation. Il est dommage que la musique et le chant soient ainsi diminués pour servir la vision de Castellucci. D’autant plus que l’intérêt du spectacle réside aussi dans ces deux éléments du spectacle. L’orchestre, dirigé par Kazushi Ono, interprète brillamment la musique. Cette musique qui cependant ne ressemble pas aux stéréotypes de l’opéra classique. Le chant et la musique ne sont pas calés l’un sur l’autre. Ils présentent deux voix différentes qui se tournent autour, qui s’enlacent et se séparent, dans une vraie chorégraphie mentale.

Plus qu’une interprétation, une relecture

On ne peut reprocher à Castellucci de ne pas proposer sa lecture de l’œuvre de Claudel et Honegger. L’évacuation de la partie lyrique de l’œuvre est aussi l’évacuation du sacré. Comme nous avons pu le voir, les voix chantées, absentes de la scène, deviennent fruit de l’imagination malade de Jeanne d’Arc. Le metteur en scène italien réinterprète le mythe de Jeanne d’Arc non plus sous l’angle du mystère sacré que Claudel a voulu mettre en avant, mais sous l’angle de la pathologie mentale. Il transforme la foi en folie et donc en tragédie individuelle, personnelle : l’oratorio, aussi défini comme mystère lyrique, perd ici une partie de son essence. De nouveau, peut-être Castellucci aurait-il dû reproposer une création complète comme l’était l’Orestea, afin de ne pas mettre à mal l’œuvre originale et son sens.

La fausse note d’Audrey Bonnet

Pourtant, et de nouveau, volontairement, le texte parlé vient perturber la musique. Si en tant que frère Dominique, la voix de Podalydès n’est pas dérangeante, les cris de gorge d’Audrey Bonnet viennent érailler la musique qu’il y a en parallèle. En cela, toute l’interprétation d’Audrey Bonnet est un cliché du théâtre contemporain : voix déformée, nudité morbide, peinture, terre et eau, déguisements ridicules… On peut difficilement s’empêcher de rire quand, déguisée en sorcière-Marie avec des couvertures grossières, une couronne de lierre et du maquillage vert, l’actrice fait des tours de scène chevauchant un balai.

L’Hybris Castellucci

On peut donc dire que Castellucci continue de poser la question de la place du metteur en scène dans le processus de création. Il montre à quel point le metteur en scène peut prendre le pouvoir sur la création. Peu importent le texte, l’auteur, le sens, c’est sa vision qui s’impose. Quand Castellucci crée l’Orestea, il est présent d’un bout à l’autre du processus de création puisqu’il crée le texte aussi. Mais ici il n’est pas seul, il agit cependant comme tel ; quitte à flirter avec l’absurde ou l’incompréhension.  Sans qu’on aille jusqu’à un respect absolu du texte et de ses contraintes qui empêcherait toute création et interprétation personnelle du texte, Castellucci semble tomber dans l’hybris, au point qu’une partie de son public ne le suit plus. Entre ronflements et éclats de rire, l’ovation finale de l’opéra fut une véritable surprise, qui doit nuancer mon propos.

Jeanne au Bûcher est donc un paradoxe qui a le mérite de poser des questions : sur la place du texte comme matériau initial, sur la place de la création du metteur en scène, sur le pouvoir de ce dernier dans la création. L’hybris de Castellucci porte la création à l’extrême, avec le paradoxe suivant : on pourrait préférer quand Castellucci va encore plus loin comme dans l’Orestea, car ainsi, il ne maltraite aucune œuvre et peut pousser sa création jusqu’à l’expérience physique. Ici, l’œuvre initiale est un garde-fou qui retient Castellucci : pour certains, sauvant une partie du spectacle ; pour d’autres, freinant son énergie créatrice. Entre subversion extrême ou absurde excessif, la mise en scène de Jeanne au Bûcher par Castellucci reste un Objet Théâtral Non Identifiable.

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