Kery James à l’appel : dialogue entre soi et le monde

par Arlyo Team
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Alors que son dernier opus Mouhammad Alix vient tout juste de sortir, Kery James était invité le 12 octobre dernier par le collectif d’éducation populaire Les Cités d’Or, au sein du Rize de Villeurbanne. Ce centre, doté d’un pôle culturel et d’un centre de recherche, reste fidèle à l’identité de la ville, populaire et pluriculturelle. Au cours de cette audition publique, le rappeur engagé s’est entretenu, modestement et non sans gêne, avec une assemblée en interrogation.

Kery James

Souvenez-vous, je vous avais déjà parlé de Kery James dans la playlist consacrée aux duos. Aux côtés d’Aznavour (dont il reprend La Bohème dans son dernier album d’ailleurs), je décrivais l’interprète du titre À l’ombre du show business en ces termes : « Un beau portrait de l’artiste engagé dans le monde et désengagé des mondanités, servi par deux paroliers hors pairs. Un pont entre deux générations, deux univers qu’on oppose souvent, entre deux époques qui, finalement, partagent encore les mêmes enjeux. »

Loin des médias tapageurs, Kery James avait donc accepté de venir à la rencontre des visiteurs du Rize, dans une démarche citoyenne et pour « jeter un pont entre les deux France », comme il nous l’a dit en cette soirée d’octobre.

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Une parole entre soi et l’autre

Bâtir des passerelles, c’est également l’objectif des Cités d’Or. Relier le cœur et l’esprit, partager ce qui nous fait grandir en tant qu’humain et citoyen, prendre conscience que chaque personne est la société, même si elle ne saurait se résumer à quelqu’un. Ce collectif né en banlieue parisienne tire son nom de la règle d’or, laquelle serait présente dans tous les courants philosophiques (y compris théologiques) : « ne fais pas à autrui ce que tu n’aimerais pas qu’on te fasse ». Kery James a donc voulu répondre à cet appel au dialogue entre soi et le monde et nous faire le récit de sa propre rencontre avec l’altérité.

Je vous propose ici de retracer le parcours et le discours de cet artiste, dans lesquels se sont entrecroisés ceux des personnes venues l’interroger, voire le contredire. Au cours de cet échange, cinq grands thèmes se sont dégagés : l’art, la spiritualité, l’identité, l’éducation et la citoyenneté. Autant de sujets qui font écho à notre société en manque de souffle et de sens.

L’entretien débute avec une question que se pose une jeune fille venue l’interroger et qui résonne dans bien des esprits aujourd’hui : « pourquoi je suis là ? ». À cette question, Kery James répondra plus tard dans sa réflexion que son combat se résume à faire en sorte que sa vie ne lui échappe pas. L’art constitue l’un des premiers moyens dont il a disposé pour livrer cette lutte permanente.

L’art : moteur de sa réalisation

Ayant grandi en cité, Kery James explique que lorsque la rue commençait à attirer les jeunes dans ses bras, lui avait le rap comme alternative. Sans toutefois résister aux tentations qu’elle offrait, cet atout lui a permis d’être un peu moins happé par ses chants de sirène (voir à ce sujet le paragraphe « La rue : terreau et rivale du rap »). Quand il n’avait pas assez d’argent pour s’acheter les Nike que tout le monde se devait de porter, c’est cette fois-ci par la danse qu’il a su se faire une place.

Et si l’on connaît surtout Kery James comme rappeur, le musicien nous apprend qu’il a choisi le rap « par conséquence historique et sociale », puisqu’il y avait en face de chez lui une MJC qui proposait cette forme artistique. Il nous dit clairement « j’aurais pu écrire autre chose », avant de nous confier qu’il a rédigé un scénario ainsi qu’une pièce de théâtre.

Au cours de la session de questions-réponses ouverte au public, Kery James recueille l’inquiétude d’un jeune homme pour qui l’artiste semble avoir joué un rôle déterminant dans sa vie : orphelin de père, il a su reprendre goût à la vie et devenir père à son tour, grâce aux textes du musicien. Craignant une retraite anticipée de sa part, le rappeur lui explique avec humilité qu’il retrouvera dans tous les cas dans ses autres œuvres ce qu’il a trouvé dans sa musique.

Par cette réponse, lourde de responsabilité, Kery James tente de jeter un pont entre lui et ce jeune homme dans lequel il se reconnaît sans doute, mais aussi de relier toutes les formes artistiques, qui ne seraient que déclinaisons d’un même élan vital.

Kery James et 8 membres des Cités d'Or, au Rize de Villeurbanne © Hanna Toraubully

Kery James et 8 membres des Cités d’Or, au Rize de Villeurbanne © Hanna Toraubully

La spiritualité : de l’imitation à l’appropriation

Tout comme l’art, Kery James côtoie la religion depuis son plus jeune âge. Il nous dit n’avoir jamais eu peur d’elle car sa mère l’avait accoutumé aux croyances catholiques, protestantes et laissait même entrer les Témoins de Jéhovah chez eux. Loin de l’image aliénante que certaines familles peuvent en donner, Kery James prend acte de cette réalité humaine, vécue de bien des façons. En grandissant, ses amis sont pour la plupart musulmans. Il dit alors qu’il se considérait déjà musulman avant sa conversion « vers 1999 » et ce « par imitation, par conséquence sociale ». C’est donc d’abord l’environnement (amical) qui acclimate Kery James à l’islam.

Quel a été le facteur déclencheur qui l’a fait passer de la socialisation à la conversion, du monde au soi, de l’imitation à l’intime ? Voilà une question que j’aurais bien aimé lui poser. La date approximative de sa conversion (« vers 1999 ») ne fait qu’épaissir ce mystère… qui le reste peut-être pour Kery James lui-même ? Quoiqu’il en soit, le musicien s’approprie cette nouvelle identité à sa manière et la conjugue alors avec sa pratique artistique.

Quand une jeune musulmane travaillant au service jeunesse de la Mairie de Villeurbanne lui partage son sentiment de devoir toujours se justifier sur ses croyances et ses pratiques religieuses, Kery James lui répond qu’il refuse de se sentir obligé de se justifier mais qu’il ressent la responsabilité de donner la meilleure image de sa religion, sans toutefois que cette responsabilité soit le fruit d’une réaction. Le musicien tâche de concilier responsabilité et lâcher prise, lui qui dit ne pas vouloir baisser les bras mais refuse également que cette résistance le rende malheureux. Kery James semble ici chercher un équilibre entre conviction personnelle et sentiment d’appartenance, identification à une communauté religieuse et cheminement individuel.

L’identité : être et se faire reconnaître

La thématique religieuse nous faisait déjà entrevoir la question identitaire, définie par le philosophe Paul Ricoeur comme un enjeu à deux versants : la mêmeté d’une part, l’ipséité d’autre part. L’une nous définit par rapport à ce qui nous ressemble, l’autre nous permet de nous poser en s’opposant à ce qui est différent de nous.

Cette tension est complexifiée quand on inclut l’évolution de la personne au cours du temps. Kery James rend compte de cette dynamique, lui qui reconnaît avoir « besoin de vivre de projet en projet ». Il avoue également qu’il lui arrive parfois de douter. Mais le doute est peut-être justement le garant de cette tension féconde qui permet le mouvement de l’être. Plus encore, une fois que l’on a choisi ce qu’on veut être (et ne pas être), comment le faire reconnaître ?

Tout cela reste bien nébuleux me direz-vous, alors prenons quelques exemples. Né en Martinique de parents haïtiens, Kery James arrive en métropole à 9 ans. Après avoir grandi en cité, il a opéré son ascension sociale grâce à la musique. Voyageant en première classe ou invité à des événements, il s’est souvent vu remis en cause et devait souvent appeler la personne qui l’avait invité pour pouvoir entrer. Kery James explique avoir gardé ce réflexe d’anticipation confinant à l’appréhension ; automatisme dont il tente de se défaire aujourd’hui.

Face au fossé qui demeure bien grand entre la France et son propre passé, le rappeur se retrouve lui-même souvent déchiré entre l’envie de rester ou de partir (mais pour aller où ?). Écartelé entre intériorisation du rejet et méfiance anticipée, face à son attachement à un pays d’adoption qui peine à reconnaître tous ses enfants, Kery James nous fait part de sa difficulté d’être et de se raconter, à contre-courant du roman national encore en vigueur.

L’éducation : « apprendre, comprendre, entreprendre »

Faire le lien, donner du sens là où l’écart se creuse, au fond de soi comme avec l’autre : voilà l’enjeu d’existence que le rappeur semble vouloir aborder. Si l’art et la foi constituent les deux moteurs de son engagement, l’éducation en est le moyen et l’action citoyenne son but.

Au-delà de son activité artistique, Kery James gère également l’association A.C.E.S (Apprendre, Comprendre, Entreprendre et Servir), reversant une partie des recettes de l’artiste sous forme de bourses étudiantes. Bien évidemment, cette mise en valeur de l’éducation se traduit dans ses textes, notamment dans sa chanson Banlieusards, qui inspire beaucoup son jeune public. Lors de cette rencontre au Rize, une jeune fille a indiqué écouter cette chanson quand elle se trouvait découragée dans sa reprise d’études. Un jeune homme avait pour sa part indiqué avoir déjà rencontré Kery James il y a quelques années alors qu’il était en BTS. Ne sachant s’il voulait rester en France ou non, il avait demandé conseil au rappeur qui lui avait suggéré de rester : il était ce jour-là devant lui pour témoigner de sa présence.

Enfin, citons un dernier témoignage, celui d’un jeune Français d’origine pakistanaise. Celui-ci racontait que durant sa scolarité, il avait préféré aller à l’école à pied, afin d’avoir le temps d’écouter tous les matins Le combat continue et Banlieusards. Alors qu’il remerciait Kery James à qui il doit la décision d’avoir fait des études, le jeune homme a évoqué la douloureuse situation du décalage qu’il ressentait aujourd’hui avec sa famille et ses amis. Avec la sagesse d’un aîné, Kery James lui rappelle alors l’importance de choisir le bon moment et les bons mots pour engager le dialogue avec autrui.

La citoyenneté : la politique des petites actions

Cette règle de civilité que donne l’artiste au jeune homme isolé de ses proches donne un premier écho de son engagement citoyen. Loin des feux de la rampe et de l’exhibition médiatique, c’est dans les paroles et les gestes de tous les jours que Kery James entend déployer son projet de vie.

Le musicien n’a jamais caché son avis très critique vis-à-vis de la classe politique, qui repose sur la soif de reconnaissance et la nécessité de plaire à un électorat. Cette course au narcissisme ne promettant rien de sain selon le rappeur, celui-ci préfère privilégier la politique citoyenne en encourageant l’éducation et la responsabilisation de tout un chacun. Au sujet du vote, le rappeur regrette que le choix des candidats soit limité par l’organisation même des institutions politiques et aimerait une représentation plus démocratique.

Pour autant, il serait trop simple de réduire le message de Kery James à un discours antisocial et anti-système. S’il remet en cause le processus de désignation des candidats et le fonctionnement même de procédé électoral actuel, l’artiste reconnaît le travail de terrain de nombre d’élus, proche des réalités et des préoccupations de la société civile. Comme Charles de Gaulle l’avait déjà compris en 1969, il est en faveur de la décentralisation et encourage l’action locale, qui permet un impact plus significatif et une appropriation plus importante par les citoyens dans leur ensemble.

Après avoir connu différentes réalités sociales, c’est tout naturellement que Kery James accompagne et comprend le mouvement citoyen qui s’opère en France depuis plusieurs mois. Après avoir échappé à la rue grâce à ce qu’il a su être et devenir, l’artiste-citoyen livre les fruits de son parcours, pour inviter les jeunes à reconstruire un monde en phase avec la complexité de notre époque.

La rue : terreau et rivale du rap

La personnification de la rue est un thème récurrent dans la musique rap. Présentée comme une mère-louve malveillante dans La mère des enfants perdus de Keny Arkana et comme une femme séductrice dans Laisse-moi te dire de Maître Gims et Mac Tyer, la rue représente cette société parallèle qui profite des frustrations sociales et des crevasses affectives pour y semer son ivraie. Si la figure féminine est souvent employée pour désigner la rue, l’envie de lui plaire recoupe celle de lui prouver sa valeur pour se réaliser. Elle est donc à la fois idéal affectif et lieu d’un rite de passage, point d’ancrage immanent et tremplin transcendant.

Il semblerait donc que l’emploi du féminin tient plus du genre même du nom « rue » que d’une focalisation sur la figure féminine comme tentatrice par excellence, ou encore comme source unique d’affection. Sur ce dernier point, on peut citer Laisse pas traîner ton fils des Suprême NTM, qui s’adressent à la figure paternelle :

J’ai pas de conseil à donner, mais si tu veux pas qu’il glisse
Regarde-le, quand il parle, écoute-le
Ne le laisse pas chercher ailleurs l’amour qu’il devrait y avoir dans tes yeux

La rue semble davantage revêtir le statut d’une allégorie concentrant un réseau complexe de paramètres familiaux, sociaux, politiques et économiques. Elle devient le symbole d’un idéal à atteindre, celui de la reconnaissance, de l’ascension sociale, et du sentiment d’appartenance.

L’œuvre de Kery James : une invitation à l’émancipation

Ce thème de la rue n’échappe évidemment pas à Kery James, « banlieusard et fier de l’être ». En dissociant la banlieue de la rue, le rappeur réintroduit un espace de vie et d’espoir, creuse un sillon et offre un chemin de traverse. En effet, à la lecture de cet article, la musique du rappeur peut finalement être interprétée comme une passerelle entre la banlieue et la jeunesse, qui remplacerait le chemin de la rue et revaloriserait l’éducation et l’action citoyenne.

Comme tout artiste, Alix Mathurin (nom originel de Kery James) nous invite donc à avancer sur le chemin de la liberté. Il nous engage à prendre en main cette responsabilité propre à la condition humaine, celle qui nous enjoint à « apprendre, comprendre, entreprendre ».

Achevons cet article par un dernier pont jeté entre deux mondes, celui entre deux univers artistiques. Après sa coopération avec Charles Aznavour, je vous laisse (re)découvrir son titre À l’horizon interprété avec Corneille. L’un musulman, l’autre chrétien, les deux chanteurs chantent pourtant à l’unisson. Ils livrent alors leur propre version du mythe de Sisyphe et racontent ainsi l’histoire de l’Homme, qui avance sans relâche vers le bonheur, ce perpétuel horizon.

Deux frères en musique chantant à voix égale la liberté apaiséeCela ne vous rappelle pas une devise ? Malgré les préjugés des uns et des autres, la France reste bel et bien cette République des Arts et des Lettres, une et indivisible, car jamais uniforme.

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