[L’été passé, ArlyoMag a lancé son premier concours de nouvelles. En plus de voir son texte publié sur le site, l’auteur gagnant pouvait saisir l’opportunité de collaborer avec le Mag’ le temps d’une saison. Après une farouche délibération, c’est la nouvelle Fragments, de Loriane Ferreira, qui l’a emporté. Les lecteurs pourront donc, chaque mois, découvrir un nouveau texte de cette plume que l’Arlyoteam est fière de vous faire découvrir !]

// Lire le premier fragment //

Louis râlait beaucoup mais, chaque soir, il était là, assis sur son éternelle chaise près du fauteuil. Il la regardait comme s’il la découvrait pour la première fois. Il ne disait rien, il ne faisait que la regarder, pendant de longues minutes, en attendant qu’elle finisse son activité du jour. Comme chaque soir, il était là, droit comme un i, les mains posées sur ses cuisses, en train de la dévorer des yeux. Elle s’éclairait soudain, c’était le moment qu’elle attendait toute la journée. Elle commençait alors à parler, de tout et de rien, de sa journée, de ce qu’elle aurait aimé faire, de ce qu’elle n’avait pas pu faire. Louis avait depuis longtemps cessé d’essayer de parler, elle ne l’écoutait pas, ne cherchait pas à savoir. Parfois, elle posait une question puis faisait semblant d’écouter la réponse. Elle reprenait ensuite son babillage incessant, dans une peur presque maladive du silence. Immanquablement elle finissait par dire: « j’ai une nouvelle histoire, tu vas voir, celle-là, tu vas l’aimer ». Et immanquablement il l’interrompait alors qu’elle divaguait une énième fois sur une histoire qu’elle inventait au fur et à mesure. Il finissait par quitter la pièce en secouant la tête d’un air exaspéré, mais elle savait discerner le sourire qui fendait son visage quand il quittait la chambre. Un sourire timide mais bien présent, tous les soirs de la semaine. Elle le connaissait par cœur ; demain, il serait de retour.ornithorynque

Mais, ce soir-là, il ne la laissa pas parler. Il devait lui annoncer qu’il partait quelques jours pour le travail et qu’il manquerait plus d’une semaine de rendez-vous quotidiens. Un éclair de terreur passa dans les yeux d’Eléane. D’avance, elle eut peur du silence qui allait remplir la pièce, de la solitude et de l’ennui qui allait finir par enserrer son cœur et son esprit jusqu’à ce que la douleur qu’elle réussissait à endiguer jour après jour ne finisse par la noyer. Louis sentit la détresse de son amie, mais ce soir-là, il décida de l’ignorer et pour une fois il eut une pensée égoïste, de ne pas réfléchir à ce dont elle avait besoin mais à ce dont lui avait envie. Depuis la mort des parents d’Eléane dans l’accident qui l’avait paralysée, elle n’avait plus personne. Ses proches se résumaient aujourd’hui à son frère qu’elle voyait peu et à lui, son plus vieil ami. Il était devenu sa seule famille, sa seule attache, son dernier repère.

Après trois jours de longues journées solitaires, la terreur serra le cœur de la jeune fille un peu trop fort. La douleur s’empara d’elle, une douleur indicible, qu’elle parvenait à contenir la plupart du temps. Les médecins n’avaient jamais réussi à trouver d’où elle venait, mais après l’accident une douleur sourde lui paralysait complètement le corps et l’esprit. Après de nombreux et interminables examens et n’ayant rien descellé d’anormal, les médecins avaient conclus à des douleurs fantômes, psychologiques qui ne pouvaient pas se soigner autrement que par une thérapie. Les anti-douleurs ne marchant pas, elle n’avait pas d’autre choix que de vivre avec.

Mais ce soir-là, la douleur prit le pas et elle se mit à suffoquer, confinée à l’intérieur de son petit appartement. Elle sortit un peu à la hâte, elle faillit tomber de son fauteuil plusieurs fois. La crise de panique n’était pas loin, elle eut du mal à pousser son fauteuil jusqu’à l’ascenseur puis dans la rue. Une fois là cependant, elle partit le plus loin possible de l’enfer que représentait son lieu de vie. La jeune fille finit par atteindre les quais, vides à cette heure avancée d’une nuit d’hiver particulièrement fraîche.

Alors, elle leva les yeux vers la lune et hurla. Elle hurla à son amie éternelle, le seul témoin silencieux du morne déroulement de sa vie, la douleur de son existence. Elle hurla le désespoir, la solitude et le silence. Le froid de décembre l’enserrait, elle n’avait qu’à peine pris le temps de se couvrir. Elle se fichait des rares passants qui l’observaient bizarrement du coin de l’œil. Aucun n’osa s’approcher. Une fois de plus, elle resta seule, à parler avec la lune, à verser toutes les larmes de son cœur, à emplir ses poumons de l’air froid de la nuit.

Au retour de Louis, Eléane arrêta de parler. Elle n’eut plus d’histoires à raconter. Son dos la faisait souffrir le martyr alors elle fut confiné dans son appartement lyonnais. Le silence l’envahissait, la pénétrait toute entière, jusqu’à la moelle de ses os et ne voulait plus la quitter. Elle n’avait plus la force de se battre contre lui, de remplir de sons le vide qui l’encombrait. Les plafonds étaient trop hauts, les pièces trop grandes, l’effort trop important.

Le silence était un monstre qui attendait le moindre moment pour ceindre son corps de ses multiples bras, la retenir prisonnière pour mieux lui sauter à la gorge et la dévorer par petites touches. Ses pensées se faisaient gigantesques et devenaient si négatives que la jeune fille ne pouvait plus les contrôler. L’enfermement devenait pesant ; elle était prisonnière de sa propre vie. Plus les jours passaient, plus elle se repliait sur elle-même, dans une posture défensive contre l’attaque de son propre esprit. Elle subissait un sabotage par l’intérieur, une mutinerie de son propre être. Elle sombrait la plupart du temps dans un sommeil lourd et sombre qui lui permettait d’oublier les longues et interminables heures de la journée. Souvent, à l’arrivée de Louis elle n’était pas levée, prostrée dans son lit toujours en pyjama, sans rien avoir avalé de la journée. Plus les jours passaient, plus le jeune homme s’inquiétait de cet état léthargique : plus aucune histoire ne sortait de l’esprit inventif d’Eléane. Elle ne posait plus de fausses questions, ne racontait plus le moindre détail de sa journée, ni de contes à dormir debout. Elle avait cessé de se battre pour continuer à vivre, elle sombrait chaque jour un peu plus dans un oubli d’elle-même qui devenait dangereux.

Louis se mit à venir tous les matins pour la réveiller, lui faire prendre un petit-déjeuner, la forcer à vivre un peu. Il l’installait dans un grand fauteuil qu’il avait placé près de la fenêtre, posait toutes sortes de choses à côté d’elle, l’enroulait dans une couverture et espérait que quand il repasserait le soir, quelque chose aurait bougé, qu’un peu de lumière serait revenue au fond de ses yeux.

Eléane regardait par la fenêtre la lente danse des nuages. Les couleurs du soir étaient magnifiques mais elles ne lui évoquaient plus rien. Au loin, un véritable océan se précipitait vers elle et semblait vouloir la happer toute entière. Le soleil jouait avec les nuages qui le cachait par intermittence pour révéler toute la gamme de couleurs rosées et dorées dont il était le seul responsable. L’esprit d’Eléane se trouvait loin, mêlé au vol des oiseaux qui passaient au dessus de la ville et voulaient eux aussi rejoindre le soleil couchant. Ils s’élevaient haut dans le ciel, si haut qu’ils disparaissaient parfois vers l’horizon, devenant un point de liberté dans l’immensité du ciel. La vague de nuages qui s’élançait désormais au-dessus des immeubles rappela à la jeune femme la fougue de l’océan, lorsque la marée montait et que le vent se levait pour dévoiler dans toute leur majesté la beauté des eaux en feu. Si elle fermait les yeux elle pouvait même entendre le bruit des vagues qui s’échouaient sur la plage de galets, près de la maison sur la falaise où Louis l’emmenait parfois.

Elle aimait cet endroit, il lui manquait beaucoup. Le souvenir de l’immensité vertigineuse de l’Atlantique qui se déversait sous ses yeux lui accrocha le cœur et emporta son esprit bien loin de son petit appartement. C’est dans son grand fauteuil que Louis la retrouva en fin d’après-midi lors de sa visite nocturne quotidienne, assoupie au même endroit, dans la même position que le matin, des traces de larmes sur les joues.