Le Monde de Dory (2016) ou les rançons du succès
Un Pixar amenant une contradiction.
Un Pixar amenant une contradiction.

Ce retour en arrière autour de la sortie du dernier Pixar peut sembler décalé, voire même tardif. Mais il est en réalité la résultante d’une réflexion sur la place qu’a eu ce film dans le cœur des cinéphiles et du public. Autrement dit, l’exemple de cette œuvre d’animation peut être interchangeable avec n’importe quelle autre proposition artistique et culturelle, n’importe quel phénomène ou fait de société…

 

Pixar nous tournerait-il le dos?
Pixar nous tournerait-il le dos?

 

Tout d’abord, le film est en train de remplir le tiroir-caisse des producteurs avec succès. Un très gros succès même. Le film a dépassé le milliard de dollars de recettes et a été apprécié par un public de grande masse. Il a même eu plus d’argent récolté que son prédécesseur Le monde de Nemo (Finding Nemo – 2003), si l’on compare uniquement les exploitations en salles. Mais contrairement au premier opus, Le monde de Dory a bénéficié, en général, d’un accueil plutôt tiède de la part des critiques et des cinéphiles du monde entier.

Le film regorge de qualités pourtant. Mais il est devenu un temps où les productions Pixar sont maintenant, en quelque sorte, « dédouanées ». Et ce, pour plusieurs raisons.

Le début de la fin?
Le début de la fin?

 

Depuis Cars 2 en 2011, les spectateurs ont commencé à se questionner sur une éventuelle baisse de régime qui se profilait à l’horizon. À l’époque, c’était peut-être trop tôt pour le dire. Mais après, les accueils critiques furent mitigés pour Rebelle (Brave – 2012), Monstres Academy (Monsters University – 2013), Le voyage d’Arlo (The Good Dinosaur – 2015). Seul l’extraordinaire Vice-versa (Inside Out – 2015) faisait figure d’exception. Et rappelait à quel point les studios pouvaient créer quelque chose qui semblait sans peine se mélanger avec leurs œuvres maîtresses de la période 1995-2010. Cela n’empêche pas les films de bien marcher, mais il faut compter sur de nombreux aspects :

Compétitions renforcées
Compétitions renforcées
  • La compétition : en effet, les autres studios décident de sortir des œuvres plus ambitieuses comme Dreamworks avec des exemples tels que Dragons (How to train your Dragon – 2010), Les cinq légendes (Rise of the Guardians – 2012), Mr. Peabody & Sherman (2014), Disney avec Les mondes de Ralph (Wreck-it Ralph – 2012), Zootopia (2016) ou le prochain Moana (2016), la 20th Century Fox avec La légende de Manolo (The Book of Life – 2014)…

    Les trois génies de Pixar volent de leurs propres ailes
    Les trois génies de Pixar volent de leurs propres ailes
  • Le départ momentané de certains grands cadres des studios Pixar, qui sont les cinéastes les plus talentueux et les plus expérimentés : John Lasseter (Toy Story, 1001 pattes, Cars) est devenu la tête pensante de Walt Disney Feature Animation, en plus de son travail de producteur exécutif ; Andrew Stanton (1001 pattes, Le monde de NemoWALL·E) a tenté l’aventure John Carter (2012) qui a été une œuvre trahie dans sa promotion par les exploitants de chez Disney et dont le résultat a été un flop dommageable ; Brad Bird (Les Indestructibles, Ratatouille) qui a eu la même mésaventure avec le pourtant remarquable À la poursuite de demain (Tomorrowland – 2015)… Seul Pete Docter (Monstres et Cie, Là-haut) est resté pour signer effectivement la dernière œuvre majeure qui a fait l’unanimité à la fois côté public et côté critique, avec Vice-versa.

    Remue-méninges
    Remue-méninges
  • Des scénarios moins travaillés : outre la magnifique et l’irréprochable virtuosité technique de leur support d’animation, ce qui fait surtout la grande force de Pixar depuis des années, c’est à quel point leur imagination et leur inventivité débordantes se retrouvaient en parfaite adéquation avec une science narrative incomparable, où les scénarios se trouvaient réécrits de très nombreuses fois. Parfois jusqu’à l’obsession, afin d’obtenir l’émotion, le sens et l’intonation la plus juste, jusque dans les moindres détails.

    encore des suites
    Encore des suites
  • La mode des suites : exceptée la trilogie des Toy Story qui est d’une cohérence absolue et qui montrait à quel point le monde dépeint pouvait se boucler avec une puissance émotionnelle peu commune, les studios semblent être pris d’une frénésie de poursuivre des franchises. Cars, Monstres et Cie, Le monde de Nemo et bientôt Les Indestructibles et un quatrième Toy Story, for Christ Sake. Alors que la force créatrice de Pixar, c’est aussi cette capacité de trouver des idées de départ astucieuses ou originales. D’y aller jusqu’au bout tout en les transcendant par leur capacité poétique, leur narration, leur technique et bien entendu leur art de la mise en scène purement cinématographique. Or, pour les admirateurs, on peut percevoir cette tendance comme une manière un peu plus paresseuse et sûre de faire de l’argent et de tomber dans la facilité.

    Retour aux sources
    Retour aux sources

Et c’est là que nous allons revenir sur une petite injustice concernant les reproches entendus, lus un peu de partout sur Finding Dory. Oui, c’est une suite. Oui, elle semble venir pour réintégrer Andrew Stanton (aidé ici par Angus MacLane), après l’échec de son ambitieux John Carter, dans un univers rassurant et qui pourrait renouer avec le succès (attentes largement comblées de ce côté-là). Comme va le faire Brad Bird avec la suite des Indestructibles, prévue pour 2019.

Parentalité et recherche de personnalité
Parentalité et recherche de personnalité

Et pourtant Finding Dory est, pour l’humble auteur de ces lignes, une vraie réussite, tant d’un point de vue cinématographique que d’un point de vue logique du « sequel ».

D’abord, le titre original est un peu plus subtil que son prédécesseur de 2003. Dans le premier, on devait retrouver littéralement Nemo, le fils de Marlin, capturé par un dentiste. Où le trajet devait se construire de l’Océan indien jusqu’au fin fond d’un aquarium d’un cabinet dentaire sur le littoral de Sidney. Parcours improbable mais qu’on arrive à croire sans problème grâce à l’incroyable énergie et l’enchaînement des péripéties, mêlant plages intimistes, rencontres insolites et morceaux de bravoure parsemés au bon moment.

Dans cette suite, le titre original évoque de retrouver Dory. C’est en effet le but des deux poissons-clowns même si l’on comprend assez vite qu’il s’agit d’un double-sens, voire d’un triple sens. « Trouver Dory » est un terme qui correspond à la fois à Nemo et Marlin, aux parents de Dory, mais également à Dory elle-même, dont le handicap est judicieusement exploité. Non pas comme un gimmick, mais bel et bien comme un vrai problème. Un obstacle dramatique et même parfois d’une tristesse insondable. (En témoigne cette séquence poignante de la mère de Dory qui attend que sa fille s’éloigne pour pleurer dans les nageoires de son mari, par peur que la différence de son enfant soit une entrave perpétuelle à son épanouissement social, et le tout en même pas dix secondes.)

Décors utilisés à bon escient
Décors utilisés à bon escient

Si l’on retrouve quelques passages un peu obligés qui nous rappellent que le film est une suite, Stanton et MacLane sont suffisamment intelligents pour nous proposer un autre récit, qui semble se calquer sur le premier, mais qui en réalité propose tout simplement une alternative, une autre voie. La galerie de personnages secondaires dessine une vraie série d’êtres souffrant des maux dus à leur physique, à leurs problèmes mentaux ou à leurs divers traumatismes. Et c’est parce que l’un d’entre eux (en l’occurrence Dory) tente d’avoir un objectif en combattant son travers qu’un engrenage très positif va se mettre irrémédiablement en place, jusqu’à créer l’une des aventures les plus trépidantes vues depuis longtemps.

Car le récit d’évasion qui va être mis en place semble être tout simplement le plus jubilant, irrésistible, rythmé et constamment ingénieux morceau de bravoure de l’année 2016. C’est rarement qu’on donne à voir un décor de parc aquatique si exploité qu’il n’en reste pas même la moelle. Tout accessoire, activité, personnage (humain, animal, végétal, minéral), lumière, obscurité, orientation a un but pour le plan, l’action et l’émotion qui suivent. Autrement dit, absolument rien n’est laissé au hasard. Tous les ingrédients sont réunis pour nous proposer un spectacle hautement divertissant. À la beauté plastique totalement impressionnante (et supérieure à mes yeux aux autres films d’animation en images de synthèse de cette année 2016).

Mais le film a une autre qualité, typique des studios. Celle d’une forme de candeur, de pureté dans la mélancolie et l’amertume qui rendent les situations émotionnelles très élaborées. Et là, sans gâcher pour les lectrices et lecteurs qui ne l’auraient pas vu, et alerter ceux qui l’ont visionné, l’exemple le plus frappant est cette utilisation totalement inattendue du plan subjectif pour un moment intense. Oui, Le monde de Dory semble contenir tous les problèmes qui ont engendré cette baisse d’intérêt que connaît les studios depuis 5 ans. Et pourtant, il s’agit d’un grand film d’aventures, supérieurement réalisé.

Cependant, toutes ces belles trouvailles, typiques de la richesse des studios, semblent n’avoir pas été si perçues (toujours généralement) par les critiques et les cinéphiles. Comme si cela semblait couler de source que le déclin artistique continuait bel et bien.

Du coup, la situation de ce film est un exemple pour une petite réflexion sur la possibilité d’enfin critiquer avec plaisir ce qui a demeuré au sommet pendant une certaine longévité. « La critique est aisée, mais l’art est difficile ». Cette citation de Philippe Néricault, alias Destouches, comédien réputé de théâtre du 18e siècle, correspondrait en partie au thème principal de cet article. Elle fut d’ailleurs reprise dans une variante brillante et rallongée dans la bouche d’Anton Ego, le personnage du critique culinaire de Ratatouille (2007).

La tâche du critique est aisée
La tâche du critique est aisée

Ce qu’a fait les studios Pixar, de rester une sorte de modèle artistique pendant plus de 30 ans (en comptant les courts-métrages et la période 1995-2010 de longs-métrages) est quasiment unique dans l’histoire du cinéma. On pourrait rapprocher cet état de grâce avec les studios Disney depuis Blanche-Neige et les Sept Nains (Snow White and the Seven Dwarfs – 1937) jusqu’à 1954…

Un des revers de la médaille
Un des revers de la médaille

Mais rester au sommet dérange. Et il y a un aspect de la condition humaine qui a toujours existé et qui existera, semble-t-il, toujours. Celui de vouloir mettre un caillou dans la chaussure de la succession ininterrompue de réussites. Il le faut, c’est sain et parfait pour débattre sur les notions de ce qui est bien et mal. Ainsi, nous pouvons nous rassurer en mettant des limites sur ce qui est assez exceptionnel.

Puis, lorsqu’une faille apparaît (mercantile, manque d’inspiration, lassitude, vous pouvez y mettre ce que vous voulez), il est de bon ton de sortir de sa tanière et de donner des leçons moralisatrices et réactionnaires. « Je vous l’avais dit que ce n’était pas si beau que cela. Que c’était suspect autant de réussites. Qu’ils ne sont pas si exceptionnels que ça, etc. »

Et d’enfin pouvoir être soulagé d’atteindre par la négative ce qui marchait impeccablement depuis longtemps. Cet état contient plusieurs éléments : le cynisme, la rétrospection, la réflexion sur une période artistique donnée, la colère, la déception, la naïveté, le pessimisme, etc…

Pixar, enfin on se lâche
Pixar, enfin on se lâche

Cette position industrielle incite effectivement à élargir la réflexion vers le sentier de la force reconnue dans le monde entier, celle d’un concept. Jean-Jacques Rousseau a écrit sur la loi du plus fort : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître ». Et Pascal de rajouter « la force ne tient que par l’imagination » . Or, les deux éléments contraires ne peuvent pas demeurer l’un sans l’autre. C’est-à-dire que les faibles jouent aussi leur rôle pour maintenir cet équilibre.

Cependant, il est nécessaire de comprendre que la force, la puissance, celle qui se maintient au sommet pour une belle et noble raison (l’art et la narration) ne repose pas sur une supercherie. Elle se maintient par une volonté liée à une spontanéité, non par celle nouée à une manipulation politique. Mais la condition humaine nous apprend que l’on s’est toujours retourné contre les plus forts que nous (les rois, les empereurs, les tyrans, le pouvoir en place, la hiérarchie professionnelle…). Mais également contre ce qui dure depuis longtemps dans notre inconscient collectif. Et la complexité de notre espèce est celle de la regretter plus tard. Peu importe si ce sont des semaines, des mois, des années ou des millénaires.

Hmmm de toute façon, tout le monde me croit insignifiante, alors je pars, hein!
« On me croit insignifiante, alors je pars, hein! »

Il me semble que Le monde de Dory, malgré son incontestable succès public, n’ait pas plus intéressé que cela le monde du cinéma et plus spécifiquement les cinéphiles. Non pas parce que le film est mauvais. Mais plutôt parce qu’on lui a attribué (à tort à mon avis, comme vous l’aurez sans doute compris) toutes les failles que l’on a « ENFIN » trouvé à un système qui a miraculeusement montré une sorte d’idéal, une forme de perfection dans ce lien plus que difficile à trouver entre la critique et le public. Entre la masse populaire et l’intellectualisme de l’individu.

André Gide écrivait (en bon intellectuel légèrement pédant) à propos d’un film de Charles Chaplin que cela faisait du bien d’être en accord avec le public, d’être sur la même longueur d’ondes. Chaplin, malgré son universalité, son incroyable popularité, malgré le phénomène sans égal qu’il a su créer, a eu droit aussi à ce revers des spécialistes. Car ils ont trouvé des failles personnelles, politiques qui ont permis de critiquer ENFIN son œuvre. L’histoire nous a prouvé que cela n’a fait qu’enrichir son cinéma.

Il est encore trop tôt pour le dire concernant Pixar. Pourtant, les innombrables courts-métrages d’une beauté ahurissante et la claque reçue par Vice-versa, survenue pendant cette période plus faible des studios, a ressemblé au moment de sa sortie comme une sorte d’accident. Alors qu’elle est en fait un prolongement de la vitalité du studio et de sa capacité à surprendre.