Les Dents de la mer de Spielberg

Le 20 juin, l’Institut Lumière présente son ultime Épouvantable Vendredi avant une pause de plusieurs mois. Pour l’occasion, la soirée nous propose un des plus grands films de l’histoire du cinéma, les Dents de la mer (Jaws) de Steven Spielberg.

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Adapté d’un livre, sorti en 1975, le second long métrage du réalisateur est le premier véritable blockbuster de l’histoire du septième art, son succès est démesuré, et il marque aujourd’hui encore les spectateurs et le cinéma. C’est un film d’épouvante dont le sujet était original à l’époque : l’existence d’un requin tueur qui sème la terreur, la production fut la pionnière d’un nouveau sous-genre horrifique, avec la naissance du « film de requin » souvent représenté par des séries B, mais avec une grande variété de scénarios. Les Dents de la mer ont rempli des salles et terrifié plusieurs générations, la psychose née avec sa sortie montre son influence incroyable sur l’esprit du spectateur « traumatisé ».

Le succès des Dents de la mer est dû en grande partie à la musique de John Williams (compositeur de Spielberg), qui est indétrônable et comparable aux grandes compositions de Bernard Herrmann. La musique joue avec le spectateur et lui indique la survenue imminente de la mort.

 Le réalisateur met en scène des acteurs inconnus du grand public pour permettre au spectateur de s’identifier à eux et l’empêcher de deviner qui va survivre aux attaques du requin. Parfois en focalisation interne, nous avons la vision du requin, les jambes des nageurs, le matelas pneumatique, on connaît le danger contrairement aux victimes qui nagent dans l’eau dans une ambiance estivale. Il y a un contraste entre la quiétude des innocents et notre esprit en alerte à l’annonce musicale de la présence du monstre. Le suspens est à la fois angoissant et jouissif, les effusions de sang font moins d’effet que le rituel du réalisateur qui nous prévient de la proximité du requin avec un innocent. Le héros symbolise un peu l’Américain commun, il est chef de la police locale et père de famille. Il va se confronter à une société prête à tout pour garder sa source de revenus : le tourisme, et qui préfère prendre le risque de laisser les gens dans l’ignorance plutôt que de fermer les plages. Les personnes influentes sont elles-mêmes des « requins », qui n’agiront uniquement lorsque les conséquences des attaques influeront sur l’activité touristique et financière.

 FA_image_00033150  Les trois personnages principaux sont ceux qui seront envoyés à la chasse au requin sur un bateau durant plusieurs jours. Ils incarnent trois générations différentes et trois mentalités oppositionnelles. Le vieux loup de mer, le jeune scientifique, et le « héros » qui semble le seul homme rationnel et inquiet à bord de l’embarcation. En effet, les deux autres ont des comportements dangereux, irréfléchis ou impulsifs, qui sont parfois presque aussi effrayants que le requin lui-même. Leur psychologie et leur rapport humain (comme lors d’une soirée où l’un d’entre eux évoque les horreurs de la guerre, critique récurrente chez Spielberg) constituent un sujet important du film. Le majeur étant la traque acharnée d’abord du requin sur les hommes puis des protagonistes sur le requin, la dualité de l’animal sauvage sous l’eau et de la civilisation terrestre. On compare souvent ce film à ceux d’Hitchcock, où le personnage principal et le spectateur sont les seuls conscients du danger et incompris des autres.

 La séquence d’ouverture sanglante ne ménage pas nos émotions en mêlant (comme beaucoup de films d’horreur) la sexualité, la jeunesse libérée et la mort violente. Tout au long du film, les scènes marquent durablement notre inconscient et notre vision de la puissance de la mer et des requins. Son rythme nous laisse des moments de répit, néanmoins le climat est toujours tendu, le réalisateur joue avec nos nerfs en exploitant cette peur de l’inconnu, l’animal est caché et invisible dans la mer, il semble pouvoir être partout à la fois. Spielberg nous offre un final époustouflant, un ultime face à face absolument grandiose, qui fait d’un personnage assez perturbé un véritable tueur.

Le requin n’est montré qu’à la fin du film, autrement (à l’instar d’Alien) le monstre n’apparaît pas, on ne le perçoit que par les ravages qu’il a commis, par quelques indices indiquant sa taille démesurée, ne pas le voir mais le deviner à travers une ombre, un aileron ou une dent, donne plus d’ampleur à notre angoisse et à notre curiosité.

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Le film va avoir des conséquences sur le mental du public impressionnantes et démontre la grande force du cinéma, les Américains vivent dans la psychose après sa sortie et désertent les plages, l’Amérique se crée une peur viscérale et la menace du requin plane durablement dans les esprits, l’ampleur du phénomène est considérable. Ce traumatisme se rapproche de toutes les légendes de créatures marines et aquatiques mythologiques telles que le monstre du Loch Ness, le Kraken… De nombreuses variantes du film de requin vont se dérouler avec des crocodiles, des piranhas… Le malaise est représentatif de la force de la mise en scène.

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On rapproche ce long métrage de Duel (Spielberg) qui montre également un héros assez maladroit et angoissé, qui va subir une traque et les attaques d’un monstre (ici un camion, une autre machine à tuer) dans le désert qui, semblable à la mer, est vaste, dépeuplé et hostile. On retrouve la dualité, l’omniprésence de la menace et la musique en amont du danger. En revanche après les attaques du requin, retour au calme, la mer redevient paisible, une aire de jeux avec une apparente bienveillance.

Les Dents de la mer, le film spectaculaire à voir sur grand écran le 20 juin à l’Institut Lumière !