Le festival « sens dessus-dessous » proposé par la Maison de la Danse est l’occasion pour l’acrobate, danseur, jongleur, acteur et metteur en scène Yoann Bourgeois, de réitérer sa quête du « point de suspension » dans une création originale multipliant les étiquettes, « Minuit », qui émerveille et donne le sourire.

Il est évasif de classer « Minuit » en tant que spectacle de danse, le statut d’artiste de cirque du metteur en scène Yoann Bourgeois se reflétant profondément dans l’œuvre. Sa capacité à exploiter tous les espaces de la scène, et même de la salle, l’habileté avec laquelle il s’accapare l’attention du spectateur, ou encore la pertinence du mélange de genre sont autant d’éléments qui font la spécificité du spectacle et la difficulté à le cataloguer qui en découle.

Quand la poésie rencontre le burlesque

On voit en effet se chevaucher, jusqu’à s’entremêler, deux genres a priori antithétiques, former finalement une alternance emplie de justesse et de malice. « Minuit » nous offre des moments comme en apesanteur, coupés du temps, bercés tant par la voix envoûtante de la talentueuse Laura Brisa, que par la vision d’une jeune femme flottant dans les airs, dans une danse céleste. Cette poésie se voit à maintes reprises chamboulée par l’entrée burlesque, au rythme d’une harpe qui accompagne toute la représentation, d’un troisième personnage nous faisant rire par son comique de situation. Cette scène où, alors qu’il tente de se dresser sur une planche instable, Yoann Bourgeois lui-même nous explique, à travers une voix off, sereine et inébranlable, l’enjeu théâtral du rapport de force qui se joue à cet instant, suffit à elle seule à faire du spectacle un agréable moment à passer.

Crédit photo : Géraldine Aresteanu

La quête du point de suspension

Ce comique de situation se retrouve dans ces scènes que le concepteur qualifie, et dont le sous-titre fait écho, de « tentatives d’approches d’un point de suspension ». Celui-ci désigne le « moment furtif où l‘objet lancé en l’air atteint le sommet de la parabole, juste avant la chute ». Que ce soit une chaise sur laquelle il est impossible de s’asseoir, étant entièrement désarticulée ; un homme ne parvenant à marcher pour les mêmes raisons ; un micro avec lequel il faut batailler pour pouvoir y dévoiler quelques mots, chaque moment fait l’objet d’une quête du moment idéal, d’un paroxysme. C’est aussi pour cette raison que quelques longueurs subsistent, bien que le metteur en scène y remédie bientôt de par l’apport du burlesque (et c’est en ce sens que j’entends la captation de l’intérêt de l’assistance) : la poursuite obsessionnelle du point de suspension est éprouvante.

« Si tu es là dans cette salle, sache que je ne t’ai pas oublié »

Elle l’est d’autant plus quand il s’agit de la quête ultime, celle de toute une vie : l’amour. Le dénouement, dans son absurdité mais aussi dans la tendresse de sa beauté, éclaircie sur les fins du protagoniste. Celui-ci a en fait tout entrepris au cours de sa vie, dont il nous fait le récit loufoque, dans l’optique magnifiée de retrouver cette fille qu’il a croisé un beau jour et dont il tomba éperdument amoureux. Yoann Bourgeois nous invite par là à une relecture complète de sa création. On revoit ainsi la jeune femme dans son rôle de poupée désarticulée qui disparaît dans un écho de talon résonnant sur le sol bétonné ; on se souvient d’elle comme créature céleste que les personnages masculins tentent d’effleurer du bout des doigts ; ou encore en tant que femme s’assumant, délaissant l’être-aimé à la suite d’une dispute passionnelle.

Elle nous échappe, tant au spectateur qu’au protagoniste, ce qui nous amène à nous interroger sur son existence, et par la même sur la cohérence d’esprit de ce dernier. S’il a cherché tout au long de la représentation à nous conter son histoire, sans jamais réussir à y parvenir avant la toute fin, c’est peut-être qu’il lui était difficile de démêler le vrai du faux. Ou peut-être était-ce le destin qui se plaçait en travers de son chemin, puisque lorsqu’il était sur le point de prendre la parole, le théâtre s’effondrait ou bien il perdait certains de ses membres, vouant les deux êtres à ne jamais se croiser à nouveau.

Au final, « Minuit » orchestre la rencontre d’éléments circassiens aux élans burlesques et de chorégraphies poétiques, associés au solo de la harpiste, créant une œuvre surprenante et attendrissante qui pose un regard loufoque sur la quête de chacun : la recherche de l’amour.

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