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Retour du réalisateur Tim Burton avec, cette fois-ci, une adaptation de roman : Miss Peregrine et les enfants particuliers. Au vu du sujet du roman, on sent clairement que la 20th Century Fox cherche un successeur à sa saga Le Labyrinthe, dont le 3e film a pris du retard et est repoussé de l’été 2017 à début 2018, mais surtout qu’elle veut « son » Harry Potter.

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Le choix d’un réalisateur comme Tim Burton n’est pas un choix anodin puisqu’il est une garantie de « plus-value » en termes d’univers visuel. C’est une valeur sûre auprès du jeune public suite au méga carton (immérité) d’Alice aux pays des Merveilles et de Charlie et la chocolaterie. Ce qui a été considéré comme la fin de « l’ancien » Tim Burton est, de sinistre mémoire, un remake de La Planète des Singes, qui avait amorcé une chute artistique et thématique depuis déjà une dizaine d’années. Les cinéphiles ont en effet plutôt retenu le pendant gothique de l’artiste des débuts, avec des titres rentrés depuis au panthéon de l’Histoire du cinéma et dont les chefs-d’œuvre sont Edward aux mains d’argent et Batman Returns.

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Puis, l’artiste a connu une période à vide passé son film testament, Ed Wood.

Tentant de recycler sa patte unique – appelée depuis la patte burtonienne – dans chacun de ses films avec l’aide de son complice et acteur fétiche Johnny Depp ainsi qu’une partie de sa clique d’habitués (Danny Elfman, Lisa Marie, Geoffrey Jones) et de la nouvelle venue, Helena Bonham Carter, il va peu à peu sombrer jusqu’au point de non retour qu’a été Alice aux pays des merveilles.

Le cinéaste de Burbank, qui a travaillé par le passé pour Walt Disney comme animateur (sur des films comme Taram et le chaudron magique ou Rox et Rouky), a offert un jackpot inespéré sur le long terme en matière de merchandising au studio en produisant L’Étrange Noël de Mr Jack, film-phare qui popularisera à nouveau le style de l’animation image-par-image (ou Go Motion). Il s’est même vu attribuer la paternité du film dont Henry Selick était le véritable réalisateur.

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Son retour chez Disney pour l’adaptation du roman de Lewis Carroll a signé le glas pour les fans des univers gothiques, bariolés et déjantés de « l’ancien » Burton. Alice au pays des Merveilles a clairement tué la créativité du réalisateur : lui conspué et décrié par le passé pour l’ambition et l’inventivité de ses images, devient à présent un modèle et une référence pour les parents et leurs chers bambins. Quelle ironie : 20 ans auparavant, certains l’auraient brûlé sur un bûcher sans attendre pour avoir signé un film aussi psychologiquement tourmenté et dérangé que le second Batman, catharsis pelliculée de ses obsessions, suintant l’hommage gothique d’un Burton prêt à se lâcher avec ce film qui oppose le justicier de Gotham à deux ennemis animaliers que sont le Pingouin et Catwoman !

Après quelques fulgurances passagères dans Dark Shadows et surtout avec l’hommage qu’il rend aux films Universal de sa jeunesse dans Frankenweenie (sans compter le sujet en or pour lui du film Sweeney Todd), Burton est devenu la pire chose qu’il pouvait devenir : populaire et acclamé par le public.

Le voir adapter un roman tel que Miss Peregrine creuse, d’un coup de pelle de plus, sa tombe artistique auprès des quelques fans qui espéraient revoir, une dernière fois, le Burton des années 90 : celui de Mars Attacks ou de Sleepy Hollow.

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Le film en lui-même

Le sujet est propice à l’assouvissement des ambitions visuelles du réalisateur ainsi qu’à son renouement avec la verve fantastique et gothique :

  • des anti-héros tourmentés vivant en retrait de la société à cause de leurs aptitudes particulières qui sont traqués par des monstres cauchemardesques friands d’yeux humains ;
  • un rôle féminin décalé et original, hors de ce monde aussi bien par son attitude que par son look ;
  • un héros, considéré comme étrange ou bizarre, qu doit faire le deuil de son grand-père en partant à la recherche de la vérité derrière les histoires qu’il lui racontait étant enfant et qui l’avaient toujours fasciné

On a donc un Harry Potter gothique mâtiné de super pouvoirs dignes de X Men. 

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Le film peut se voir de deux façons : soit comme l’adaptation d’un roman (une nouvelle incursion dans un univers fantastique qui sera décliné en plusieurs films), soit comme « le nouveau film de Tim Burton », avec tous les aspects positifs et négatifs que cela implique.

Comme de nombreux films avant lui, Miss Peregrine et les enfants particuliers a tout du film d’exposition d’un univers.

Burton veut rester fidèle au rythme et au découpage des chapitres. Néanmoins, il prend quelques libertés (sur lesquelles je reviendrai plus en détails plus tard) comme : 

  • les Sépulcreux qui mangent les yeux au lieu de boire le sang ;
  • l’idylle qui est modifiée ;
  • le sous-marin qui est remplacé par un paquebot qui a coulé.

Le premier problème qui se pose est la transposition à l’écran des personnages et environnements du roman.

La mythologie pose ses bases tout en gardant une part de mystère et de questions sans réponses, lesquelles entretiennent une frustration chez le spectateur lors de certains passages du premier acte. La narration joue avec le concept de voyage dans le temps au même titre qu’elle utilise les pouvoirs de chacun des enfants – ainsi que le rapport ambigu qu’ils entretiennent avec le grand-père de Jake (tout particulièrement Emma) – pour avancer.

Légers spoilers : on apprend que chaque lieu où résident les enfants particuliers et l’Ombrune qui les protège (gardienne capable de manipuler le temps et pouvant se transformer en oiseau) est emprisonné dans une boucle temporelle à l’intérieur de laquelle le temps est figé.

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En jouant avec des éléments comme le voyage dans le temps ou encore la jeunesse éternelle comme moteurs de l’intrigue, l’auteur du roman, Ransom Riggs, n’a jamais abordé ou traité l’aspect psychologique ou métaphysique que cela impliquait. Il traite l’immortalité de ses personnages de la même manière que Stéphanie Meyer traite le mythe des vampires dans la saga Twilight, ou encore Suzanne Collins avec l’implication émotionnelle et humaine que représentent les Hunger Games, dans leurs adaptations cinématographiques du moins.

L’un des soucis du film est pour moi son aseptisation, comme de nombreux films aujourd’hui. Se contenter de dire « c’est un film fantastique, donc on se fiche de la cohérence et c’est déjà le cas dans les livres » alors que même des adaptations par le passé, comme Les Chroniques de Narnia ou Harry Potter, respectaient à la fois le développement de l’univers et ne se contentaient pas dans l’écriture de juste poser les bases sans réfléchir à ce que cela impliquait derrière.

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Le second souci est le « syndrome du film d’exposition », mal récurrent dans lequel les producteurs restent encore trop volontairement restreints sur certains aspects de la narration afin de coller au roman mais aussi de respecter le cheminement du héros sur les premières épreuves à affronter. Or le film est trop frustrant dans tout ce qu’il aborde, contrairement à un Peter Jackson qui n’hésite pas à se lâcher en inventant des pans entiers d’action de presque dix minutes d’après une ligne du roman laissant supposer l’existence de certaines créatures.

La certitude que ce premier opus rencontrera le succès et le fait que des rectifications pourront être opérées dans la suite du projet font que, désormais, le manque d’ambition devient tellement frustrant et flagrant qu’il nivelle le film par le bas en de nombreuses occasions.

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Et il y a l’aspect « nouveau film de Tim Burton »… Comme je l’ai écrit plus haut, les grandes lignes du roman étaient un sujet en or pour permettre à nouveau des images aussi inventives que décalées, dérangeantes que poétiques. Tout comme Guillermo Del Toro, Burton exprime sous forme de dessins (dont le style est immédiatement reconnaissable) les scènes-clés qui l’inspirent le plus. Là où sur un Beetlejuice, un Batman Returns, un Sleepy Hollow ou un Mars Attacks on sentait que le réalisateur était en pleine possession de ses moyens créatifs comparés à sa filmographie récente. Dans le cas de Miss Peregrine, les croquis qui illustrent les scènes-clés du film sont nombreux et variés.

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Très loin de son style avant-gardiste inspiré du cinéma expressionniste ou de la peinture (il faut pas faire peur aux parents avec des références trop sombres, voyons), la mise en images de la banlieue californienne de 2016 par Tim Burton le montre complètement perdu face à son sujet (alors qu’il s’agit du même type de décors que dans Ed Wood ou Edward), vide de toute inventivité visuelle de la production design au look des personnages – que n’importe quel autre réalisateur lambda aurait pu filmer. Même l’exposition urbaine du film Tron l’héritage était plus inventive, et ce à chaque plan.

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Puis arrive le virage fantastique, et là les images commencent à se montrer dignes de lui, se permettant des fulgurances prouvant que son talent est encore présent, quelque part dans les méandres de son esprit.

ATTENTION SPOILERS : trois scènes portent indéniablement la patte de Tim Burton :

  • la séquence gothique à souhait, et en image-par-image en prime, du combat des poupées ressuscitées par Enoch, dont le pouvoir est de placer des cœurs dans les objets inanimés afin de les contrôler ;
  • un flash-back expliquant l’origine de Monsieur Barron et des Sépulcreux qui se conclut par un dîner d’yeux d’enfants particuliers ;
  • et enfin la mise en images du climax dans la fête foraine en hiver.

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Quant aux pouvoirs des enfants, ils sont présentés de façon assez irrégulière, collant parfaitement au style burtonien :

  • la projection des rêves d’Horace ;
  • l’enfant crachant des abeilles par la bouche ;
  • la particularité physique de la petite Claire ;
  • les apparitions des Sépulcreux ;
  • la scène de la boucle (fortement inspirée par L’Échine du diable et Narnia) ;
  • Emma renflouant le RMS Augusta avec les passagers-squelettes qui serviront plus tard dans le climax ;
  • enfin, la seconde moitié du climax dans la tour de Blackpool avec un éléphant automate et quelques autres surprises dont le fameux pouvoir des jumeaux.

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Pour le quota « money shots » burtoniens, Miss Peregrine se montre en effet plus inventif et fantaisiste que 80% de sa filmographie des années 2000/2010, en prenant en compte que le studio derrière est la 20th Century Fox, connue pour brider ou briser ses réalisateurs au nom de contraintes artistiques voulues par leurs sujets ou par le casting.

Le film est certes un réveil évident du style de Tim Burton, mais il porte malheureusement les tares d’un blockbuster de 2016, dont la plus dérangeante est un montage chaotique au rythme incompréhensible, à la Independance Day Resurgence.

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En effet, le studio a une fois de plus transformé le rythme du film en véritable roller coaster narratif, arrivant à être à la fois trop cut dans les séquences et trop lent dans son enchaînement. Au même titre qu’un Bryan Singer sur la saga X Men, Burton est totalement dépassé dans la mise en scène des séquences d’action impliquant plusieurs personnages, rendant parfois difficile le repérage dans l’espace quand ce n’est pas le montage qui plante toute ambition ou mise en place d’atmosphères.

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Il suffit de voir le climax avec les squelettes face aux Sépulcreux rendus visibles par les enfants, tellement court et surdécoupé que Ray Harryhausen a dû se retourner dans sa tombe en voyant le traitement-hommage de cette scène anthologique de l’histoire du cinéma.
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Un autre point embarrassant porte sur le choix de remplacer le sous marin par un paquebot qui a coulé avec de nombreux passagers à son bord, quand on sait que la Fox est le studio ayant produit un petit film indépendant passé inaperçu qu’on nomme Titanic. Si la référence est plus qu’évidente, elle en devient quasi gênante quand on demande à Tim Burton de filmer un baiser romantique sur la proue du bateau dans l’épilogue du film.

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Le comparatif avec X Men est assez évident, car Burton, n’ayant jamais montré par la passé une utilisation de pouvoirs magiques (sauf en de brèves occasions), crée un lien avec la saga mutante avec une démonstration des pouvoirs des enfants à la fois cool et brève (parfait pour des futurs gifs à partager).

Ma conclusion

On peut dire que certains acteurs sauvent le film. Mention spéciale aux enfants et à un Samuel Jackson en roue libre totale, plus proche de son personnage de Pulp Fiction que du monolithique Nick Fury. En ce qui concerne Eva Green, je cherche encore l’aspect « glumour » vu par certaines journalistes, quand j’aurais davantage tendance à y voir une sorte de Willy Wonka en jupons.

Le carton rouge du film va en revanche à Asa Butterfield (qui ferait un excellent Shinji Hikari dans une adaptation live d’Evangelion) dont le personnage de Jake, censé être le héros, même imparfait et en cours d’apprentissage, est encore plus insupportable que Bella Swan.

Pour son énième retour derrière la caméra, Tim Burton signe une adaptation bien trop sage et calibrée en vue de satisfaire le studio, le grand public et les nouveaux fans qu’il récoltera à la suite d’une adaptation du roman, dont les suites vont s’enchaîner rapidement au vu du succès du film.

Malgré un sujet taillé pour lui dont quelques fulgurances visuelles découlent, Tim Burton continue désespérément de prouver que son talent créatif est encore là, quelque part, jouant sur cette fibre nostalgique si chère aux studios, dont les résurgences font d’autant plus mal à voir pour ses derniers fans de la première heure.