Thomas Ostermeier, grand nom du théâtre contemporain, s’illustre en ce moment en France avec sa mise en scène de La Mouette, texte d’Anton Tchekhov, créé pour la première fois en 1896. Plus de cent ans plus tard, nous nous retrouvons face à la traduction/adaptation originale et fraîche d’Olivier Cadiot, qui revisite cette histoire d’amour et de théâtre, de conflits de générations. Et Ostermeier, dans tout ça ? Tenant d’un néant. Critique personnelle et assumée d’une incompréhension totale.

La Mouette, c’est l’histoire d’un petit groupe bourgeois dans la société russe du 19e. Arkadina, actrice de renommée, se moque des tentatives théâtrales de son fils Constantin, lui épris de Nina, qui se rêve actrice. Mais Nina tombera amoureuse de l’écrivain Trigorine, amant d’Arkadina. Constantin se meurt, tout comme Macha, aimée de Medvedenko, mais qui elle, aime Constantin, qui ne daigne la regarder. Alors que Nina fait le grand saut dans le monde, Constantin ne sortira jamais de son cercle vicieux, moqué de sa mère, abandonné de celle qu’il aime. Il finira par se tuer.

Tchekhov lui-même disait, à propos de son texte, qu’il ne s’y passait rien. Ou pas grand chose. Pourtant, il y a ces thèmes, si exploités, perpétuels : l’amour, les liens familiaux, les visions de l’art et du monde qui se confrontent sous les draps des guerres de générations, où les plus vieux écrasent les plus jeunes, où toute tentative nouvelle est étouffée à la racine. Tout s’entremêle dans La Mouette, là où Ostermeier déclare voir « la trace d’un grand texte de théâtre ». Il le met en scène entre trois murs blancs. Le mur du fond sera peint, au fil des deux heures et demie, de représentations, par la peintre Marina Dillard. On entendra un peu les Doors, les Velvet Underground et David Bowie.

Comme à son habitude, il s’agit alors de rapprocher la pièce du public, de l’époque dans laquelle elle est jouée. Alors on évoque la Syrie, Trump, on dresse un portrait maigre et triste du théâtre contemporain. On se moque de soi-même, certainement. Mais l’autodérision sonne faux. Car Ostermeier revient à Tchekhov, et seulement Tchekhov, oubliant le public, oubliant le monde, et ce au bout d’un quart d’heure. Le théâtre revient à sa coquille et se fout de ce qu’en penseront les scolaires, étudiants, jeunes, vieux, qui se sont déplacés pour venir voir ça. Il ne donne de voix, de corps qu’à une vieille image du théâtre, celle-là même que Constantin dénigrait au début du spectacle.

Pour qui faites-vous du théâtre, M. Ostermeier ?

Certains ont reproché à la mise en scène d’être bien sage comparée aux propositions antérieures d’Ostermeier, novatrices, d’Hamlet ou de Nora. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas (trop) de sang ? Pas de pétages de câble ? Une musique si peu exploitée ? Un ton rock qui fait figure de décoration ? Parce que les acteurs ne sont pas à poil ? Au contraire, on serait ravis qu’on nous propose un théâtre qui trouve une nouvelle manière de raconter des récits, ou tout autre chose, en sachant se passer de ces artifices à la mode (le nu, la violence systématique). Il ne manquait donc pas de violence à la mise en scène, mais de rythme, de proposition. D’adresse, de lien avec le public.

Ostermeier l’a toujours assumé : il est un homme des institutions. Il ne croit pas, ou si peu, aux collectifs, aux indépendants. Il est intéressant d’observer les différences de réception de ses œuvres, entre l’Allemagne et l’étranger. Son pays serait avide d’un théâtre post-dramatique selon lui, obsédé par l’art de la déconstruction, et ne percevant donc dans son travail qu’un maigre retour en arrière, alors qu’il nous paraît, en France, si novateur, si frais. Les deux pays n’ont pas connu les mêmes évolutions théâtrales. Il est donc facile de taper sur l’institution. D’accord. Mais lorsque celle-ci se fiche du public et ne pense qu’à ses principes théoriques et à leur application opaque, on a le droit de dire non, stop, ou merde.

Ostermeier a tout en main : il dirige l’une des plus grandes scènes d’Europe, la Schaubühne, il a l’argent qu’il faut. Il a une manière sensible et actuelle de lire les textes (comme le prouve l’interprétation du rôle de Macha, le seul qui propose, réellement). Il a une grande conscience de ce qui se fait au théâtre en ce moment. Il a des prises de position. C’est un penseur, un praticien, un guide d’acteurs reconnu. Il construit des images marquantes et fait ré-entendre de vieux textes, ce qui n’est pas un mal en soi. Mais pourquoi une Mouette si froide ? Si éloignée de son public ? Un brin cynique, un brin à la mode, un peu drôle mais sans pousser la chose au bout, centrée sur elle-même ? Pourquoi faire de grands discours sur les reproches justifiés qu’on lance au théâtre des instituions, si c’est pour jouer encore une fois la même chose ?

Une incompréhension totale, face à l’ennui que j’ai ressenti, et la déception de faire tristement partie d’un public à qui on n’a pas pris la peine de parler. Qu’on n’a pas interrogé. C’est décidé, ce sera mon dernier article sur une « grande pièce », un « grand nom ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Que j’écris pour le théâtre, qui est un art VIVANT.

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