Opening Night : le théâtre à la rencontre du cinéma

par Léa Lallemant
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Du 30 mars au 4 avril se joue au théâtre des Célestins Opening Night. D’abord scénario de John Cassavetes, donnant lieu à un film en 1977, Opening Night est mise en scène par Cyril Teste. L’histoire d’une pièce en rodage où gravitent les comédiens et leurs fantômes. ArlyoMag s’est plongé dans cette pièce en double miroir et vous propose sa lecture, tout en subjectivité.

« C’est un spectacle en chantier, toujours au bord de la dissolution. Très curieusement, dans Opening Night, les numéros ne sont jamais fixés et se répètent sans qu’on puisse les rattacher à une forme préétablie, à un modèle. Le mouvement de la scène importe plus que le spectacle lui-même. »

Les mots de Cassavetes ne sauraient décrire plus justement les fondations de la pièce. Opening Night ressemble à une errance perpétuelle des comédiens sur scène. Quel est le fil conducteur ? Quels sont les personnages principaux ? Quelle est leur quête ? Toutes ces questions logiques ne peuvent s’appliquer ici. Cette pièce est un enchaînement d’intrigues sous intrigues, qui rendent floue la distinction entre le théâtre et le réel. Face à cet ovni, que retient-on ?

Une histoire peut en cacher une autre

Difficile de résumer la trame en quelques mots. Le public gravite entre différentes intrigues, mené par le bout du nez par un metteur en scène exigeant. L’histoire, c’est celle d’une troupe de théâtre à l’aube de leur première. Mais c’est aussi celle d’une comédienne, Myrtle, bouleversée par la rencontre avec une jeune admiratrice qui se termine en accident de voiture. Mais c’est encore l’histoire de Cyril Teste qui intervient auprès du trio d’acteurs, interaction directe du théâtre dans le théâtre. Bref, le public est emporté dans cette vague d’intrigues et sous-intrigues, spirale quasi aliénante où l’on ne sait plus où débute la mise en scène et où se conclut la réalité.

De fait, cette trame donne lieu à des interprétations multiples. Il est dur de déterminer à quel moment Isabelle Adjani incarne Myrtle, et à quel instant elle nous parle finalement d’elle. On oscille constamment entre le comédien et le personnage. Cet effet est d’ailleurs renforcé par l’omniprésence de la caméra. En effet, elle est sur scène, décortiquant les moindres gestes des acteurs, les projetant sur un grand écran situé au milieu du décor. On peut ainsi y voir une double performance : les comédiens se mouvant sur scène et leurs spectres projetés sous le prisme de la caméra.

Quel public et quels comédiens ?

Opening Night met le public au centre de son dispositif. En effet, la pièce commence sur lui, filmé par la caméra avant l’annonce habituelle nous encourageant à éteindre nos téléphones portables (Et une fois encore, de nombreuses sonneries se sont fait entendre durant la représentation. À quoi bon faire appel à notre raison, voyons…). Au-delà de ce plan initial, le metteur en scène recourt souvent à nous en plein milieu d’une scène afin d’échanger sur celle-ci. Des irruptions ponctuelles qui nous rappellent que tout est jeu. La pièce débute notamment hors du décor installé sur scène. Les comédiens se trouvent en bordure gauche de la scène, dissimulés derrière les paravents et éléments de décor. Dès les premiers instants, Opening Night nous propose de plonger dans les coulisses du théâtre. Là où tout le travail reste à faire.

Cette entrée dans les coulisses se concrétise avec de nombreuses scènes de répétition. Les acteurs répètent leurs textes et échangent entre eux. On révise les mouvements, on change de ton. La pièce prend l’allure d’une répétition générale, au tempo toujours plus désordonné à mesure que les comédiens livrent leurs démons. Les scènes s’enchaînent, les répliques aussi, dans un rythme quasi aliénant. Le public n’est pas seulement figure dans l’ombre, il participe à cet élan de création.

La rencontre du théâtre et du cinéma

Autre personnage essentiel de la pièce : la caméra. Portée à la main, elle circule autour des personnages et des acteurs. Elle capte les instants d’hésitation, les moments de doute. Elle est au premier plan de l’agonie de Myrtle, incapable de comprendre son rôle. Les crises de sens du personnage deviennent ses crises de comédienne. La caméra amène irrémédiablement à ce moment de crise. Personnage à part entière, elle joue un double jeu : elle dévoile autant qu’elle dissimule.

En effet, elle nous est présentée au départ comme « caméra-vérité » : elle ne peut que capter le vrai, le réel. Or, le public se rend compte au bout d’un certain moment que cette caméra capte aussi des choses qui ne sont pas là, sur scène, mais qui naviguent en fantôme. Ainsi, le spectre de la jeune admiratrice apparaît sur l’écran alors qu’elle n’est pas présente sur scène. Dès lors, la caméra que l’on pensait « avec nous » (puisqu’elle ne devait capter que le concret) s’avère elle aussi un personnage. Elle joue contre nous, et non avec nous.

Un septième art trop présent ?

Il est à mon sens dommage toutefois que cette disposition nous fasse perdre de vue l’essentiel, à savoir la performance des comédiens. En effet, notre œil est irrémédiablement attiré vers cet écran géant en plein milieu du décor, retranscrivant ce que l’on voit déjà sur scène. Finalement, la toile nous fascine davantage que le réel. Nous sommes plus attirés par ce qui se projette via la caméra que par ce qui se passe directement devant nos yeux.

Opening Night est donc une expérience très particulière : entre illusion et réel, espace scénique et espace de vie, le parcours de ces trois êtres se mêlent intimement à nous, laissant un sentiment mitigé à la fin de sa représentation. Vous avez encore la possibilité de vous laisser surprendre par la pièce lundi 1er et mardi 2 avril, au théâtre des Célestins !

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