Partisan : l’amour qui s’affiche

par Yoann Clayeux
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Les affiches de cinéma sont une sorte de musée à ciel ouvert. Chefs-d’œuvre et ébauches s’exposent dans la rue, à la subjectivité de chacun. Vous en croisez peut-être tous les jours, mais rares sont celles qui vont capter votre attention, vous arrêter dans votre course contre le temps, pour se laisser contempler, et libérer votre imagination. Têtes d’affiche, c’est le lieu où j’ai décidé de partager avec vous les réflexions que certaines d’entre elles m’ont inspirées.

L'affiche du film Partisan, de Ariel Kleiman

L’affiche du film Partisan, de Ariel Kleiman

Une étreinte, c’est un geste d’amour. Une manière d’exprimer sans le dire, un peu ou beaucoup de ce que l’on ressent pour l’autre. Un instant d’union intense, où les corps s’enserrent, hors du temps. Un témoignage animal, viscéral, mais pudique de mots. C’est très beau, une étreinte. Cela peut aussi être étouffant, excessif, privant de son souffle le partenaire, à la manière d’un gigantesque reptile. Car l’amour qui initie le geste peut être ardant, bouillonnant, débordant.

Chacun se sent exister parce qu’un autre, tel un miroir, nous confirme que nous faisons effectivement partie de sa réalité, ne serait-ce qu’un court instant. Je suis regardé donc je suis, je suis enlacé donc je vis. Qu’advient-il alors, quand le miroir se révèle déformant ? Lorsque l’on comprend que pour exister encore pour l’autre, il convient désormais de se conformer à l’image qu’il attend de nous, sous peine de disparaître ? Ne risque-t-on pas, que l’on accepte son sort ou que l’on se révolte, de se perdre de l’autre coté du miroir, à la manière d’une Alice esseulée ?

L’étreinte de Vincent Cassel sur l’affiche du film Partisan est peut-être de celles-ci. Un attachement sincère se dégage de deux personnages, c’est touchant. Mais l’homme semble en même temps écraser le garçon sous le poids de ses attentes. Comme si le père s’aveuglait dans l’idéalisation du fils, ce prolongement de lui-même qui doit lutter pour survivre à cette étreinte létale envers ses propres rêves. Comment se construire et grandir, quand on correspond déjà si parfaitement à ce que l’on est censé devenir ?

L’homme est un animal. Acculé, il fuit, il fait le mort, ou il contre-attaque. Le garçon joué par Jeremy Chabriel pourrait donc s’illusionner, accepter de se perdre en empruntant la voie toute tracée qui s’ouvre à lui. Il le fera sans doute un temps, l’innocence des jeunes années ; avant de commencer à suffoquer. Il pourrait alors tenter de s’enfuir, de s’arracher aux bras qui l’emprisonnent, et d’abandonner une partie de lui-même, emportant dans son évasion au fil des années, regrets, remords et rancœur. Il ne lui restera  qu’une solution inéluctable, celle de se retourner contre son agresseur, coupable malgré-lui de trop d’affection.

Quelles armes peut-on accepter de prendre, contre ceux qui nous aiment mal ? Œil pour œil, dent pour dent, le garçon n’a qu’a suivre l’exemple. Pour se libérer, il devra faire comme on le lui a appris, s’approprier le modèle qu’il n’a de cesse de fuir, et serrer. Serrer dans ses petits bras ce géant qui l’étreint, l’asphyxier à son tour d’un amour insoutenable. Empoisonner de tendresse pour s’affranchir.

Peut-être qu’il se libérera enfin, ou bien qu’il n’aura fait qu’inverser l’ordre établi… S’efforcera-t-il, ce garçon devenu homme, de ne pas répéter ce qu’il a subi, d’aimer ses propres enfants à son tour, de tout leur donner ? On l’entend beaucoup  : « en amour, on ne compte pas », on donne tout… sans se rappeler que, quelles que soient les circonstances, « tout », c’est toujours trop. Il est certainement plus facile de tuer le père que de s’extraire durablement de son milieu, celui qui nous façonne depuis notre naissance. Quand on grandit comme disciple d’une secte d’amour, parvient-on à comprendre que ce dernier peut aussi faire le mal ?

C’est une idée assez révoltante que celle-ci. Penser, et oser montrer, que l’amour a ses mauvais versants, qu’il peut, en effet, être destructeur, parfois. Une idée, une réalité plutôt, qu’il fallait oser mettre à l’affiche. Quant au film, j’ai hâte de découvrir l’histoire qu’il nous raconte, lui aussi.


Partisan, de Ariel Kleiman. En salles le 6 mai 2015

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