Peut-on critiquer les critiques ? Épisode 4 : Showgirls.

by Simon Dunkle
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Simon Dunkle revient et il est plus énervé que jamais. Désormais, il a décidé de s’en prendre à ceux qui s’en prennent aux autres. Parce que Simon Dunkle, ce n’est pas seulement un mec qui parle de lui à la troisième personne, c’est aussi un mec énervé qui défend la veuve et l’orphelin. Désormais, Simon Dunkle a décidé de s’attaquer à ceux que l’on n’attaque pas, à ceux que l’on dit intouchables : les critiques de cinéma.

(Lire aussi : Episode 1 : Retour Vers Le Futur, Episode 2 : Pan et Episode 3 : N.W.A Straight Outta Compton)

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Il faut rendre à César…

Vous allez nous dire que l’on parle beaucoup de Paul Verhoeven ces derniers mois. En effet, c’est déjà le quatrième article qu’on lui consacre en six mois, cinq si on compte le compte-rendu du festival Hallucinations Collectives. Mais comme dit le dicton : « On ne parle jamais assez de Paul Verhoeven ». Du coup, on vous en remet une couche. Car l’immense Showgirls est ressorti dans une poignée de salles le 14 septembre dernier. Et aujourd’hui, la totalité de la profession semble reconnaître que le film est sacrément bon. Or, à l’époque, le film a reçu 11 [su_tooltip style= »tipsy » position= »north » shadow= »yes » rounded= »yes » size= »1″ content= »Les Razzie Awards sont une cérémonie parodiant les oscars qui décernent des récompenses aux films qu’ils considèrent comme étant les plus mauvais de l’année. »]Razzie Awards[/su_tooltip]* (sur 13 nominations) l’année de sa sortie. Ce qui donna l’occasion à Paul Verhoeven d’être le premier réalisateur à venir sur scène récupérer son prix. La carrière de l’actrice Elizabeth Berkley ne s’en remettra jamais.

Les Inrocks, qui n’en sont plus à une absurdité près, écrivaient : « une anthologie de la vulgarité proche du néant » dans un article que vous pouvez retrouvez ici. Tandis que pour Le Monde, en janvier 1996, on écrivait ceci « Le vide, même avec la conscience de la vacuité, reste le vide ». Et c’est la même rengaine un peu partout à l’époque, sauf qu’aujourd’hui…

Après, ils ont au moins le mérite d’avouer avoir retourné leur veste, comme le prouve cet article, par exemple. Sauf que le vrai problème est de se poser la question du pourquoi. Et c’est Télérama qui remporte la Palme du gros portnawak avec l’article suivant. Télérama qui, lors de la sortie du film en 1996 écrivaient ceci :

« Voilà un film qui était attendu au tournant. Signé par les auteurs de Basic Instinct, on l’annonçait encore plus « chaud » que le fameux thriller au pic à glace. Quant au titre, il laissait planer un parfum de comédie musicale (Joe Eszterhas, le scénariste, était aussi celui de Flashdance). Mais Cukor et Minnelli peuvent reposer en paix : la brutalité des chorégraphies fait oublier la musique qui les accompagne. Quant à l’intrigue, elle est indigente. Nomi, une jeune femme athlétique, débarque en stop à Las Vegas. Elle sait ce qu’elle veut : devenir danseuse vedette. Elle est prête à tout, mais jusqu’où ? Le seul vrai suspense, c’était plutôt la fabrication de ce film-là. Comment financer une entreprise pratiquement vouée à l’échec commercial (via l’interdiction, aux États-Unis, aux moins de 17 ans) ? Quelle actrice voudrait se montrer nue pendant près de deux heures ? Une fois trouvés l’argent et l’interprète, Elizabeth Berkley, une débutante qui arbore en permanence le rictus Pepsodent, la rose en moins ­, Verhoeven pouvait se livrer à son sport favori : en faire des tonnes. Alors, on se rince l’œil, au moins ?, s’impatiente l’amateur. Certes, la chair à paillettes inonde l’écran, mais tout est dans le simulacre mécanique et la furie gymnastique. Jusqu’au grotesque, jusqu’à la nausée. C’est un monde réglé par des rapports cyniques de domination que Verhoeven nous met sous le nez ; très show, très froid, très cruel. En observant Vegas et ses marchandises humaines à la loupe, le Hollandais violent pensait sûrement à Hollywood : tous des macs, toutes des putes… Qui sait si derrière le voyeur ne se cache pas un moraliste ? Un jour, on surprendra peut-être Verhoeven en chaire, comme un télévangéliste au bordel. En attendant, il vient de réaliser son plus mauvais film, lequel s’est complètement planté aux États-Unis. Le spectacle continue, mais est-ce bien nécessaire ?… » François Gorin

Et pour le retournement de veste de Télérama, une fois n’est pas coutume, ce sont les journalistes de Capture Mag qui en parlent mieux. C’est d’ailleurs avec leur accord que je publie leur statut Facebook du 20 septembre 2016 :

Arnaud Bordas :

Magnifique cette critique de Showgirls (présentée par ailleurs comme la critique d’époque – à comparer éventuellement avec le vrai papier datant de la sortie en salles), où l’on apprend donc que l’on doit la réhabilitation du film à Jacques Rivette. La déclaration du nouvellevaguiste datant de 2001, tant pis pour tous les admirateurs du cinéma de Verhoeven qui se sont battus pour la reconnaissance du film entre 1996 et 2001, puis entre 2001 et aujourd’hui – car, comme un fait exprès, la critique de Rivette a attendu l’annonce d’un film français tourné par Verhoeven pour ressortir dans la presse, être montée en mayonnaise et racheter ainsi une conduite au réalisateur hollandais auprès de la critique française. Durant presque 20 ans, dans le meilleur des cas, personne n’en avait rien à foutre de ce film. Et dans le pire des cas, lui déclarer sa flamme en présence de cinéphiles revenait à passer pour un gros beauf débile accro à la bière bon marché et à la télé-réalité. Aujourd’hui, tout est oublié et le film est devenu un chef d’œuvre, uniquement par l’intercession de sa Sainteté Jacques Rivette. Grâce lui soit rendue car sans lui nous errerions encore dans les ténèbres de l’ignorance. Amen.

Rafik Djoumi :

Ridicule

Amateurs de paradoxes spatio-temporels et de sociologie, j’ai une petite histoire pour vous :
Lorsque j’ai découvert le film de Paul Verhoeven, Showgirls, j’ai été décontenancé par sa façon de jouer de toute la vulgarité inhérente à une certaine culture américaine. J’y ai vu une sorte de cartoon live, assez flemmard dans sa caricature, plutôt que le prolongement du Katie Tippel (du même auteur) que je devais sans doute attendre inconsciemment. Puis j’ai lu le long papier écrit par Vincent Guignebert dans le n°60 d’Impact, sorti en janvier 1996. La critique était dithyrambique et elle traitait exactement de tous les points qui m’avaient gêné à la vision, mais avec une perspective que je n’avais tout simplement pas eue. C’est une des rares fois où la critique d’un film m’a convaincu de le revoir aussitôt, en m’invitant à reconsidérer mon état d’esprit. Et ça a marché. J’ai tout d’un coup redécouvert dans Showgirls le Verhoeven incisif et malin que j’aimais par ailleurs.

Aujourd’hui, mon ami Arnaud Bordas me fait découvrir ce lien extraordinaire du site Télérama : http://television.telerama.fr/tele/films/showgirls,59996.php.

Dans ce lien, l’auteur d’une « Critique lors de la sortie en salle le 10/01/1996 » nous annonce au sujet de Showgirls que « La réhabilitation viendra d’un fan inattendu. En 2001, Jacques Rivette ». Une prophétie étonnante, dont on aimerait percer le secret divinatoire, à moins que Télérama ait choisi de faire disparaître la vraie critique parue « lors de la sortie en salle le 10/01/1996 » (mais ça, je n’ose y croire).
Mais ce qu’il faut surtout retenir dans cet article, c’est que le film de Verhoeven aurait été réhabilité en 2001 par Rivette; pas en janvier 1996 par Guignebert, non. En 2001… par Rivette. Pourquoi ? Parce que Rivette fut une autorité autorisée qui autorise, tandis que le magazine Impact était une vague feuille de choux consacrée au cinéma d’action yankee, à destination des adolescents de la putride classe laborieuse. Ainsi, les 50 000 lecteurs (minimum) de l’article de Vincent Guignebert n’ont pu d’aucune manière contribuer à la lente réhabilitation du film puisqu’ils étaient essentiellement des sans-dents, découvrant cette longue critique argumentée sur les bancs de leur CAP chaudronnerie. De son côté Rivette, lui, il « réhabilitait » le film de Verhoeven au détour d’une interview donnée aux Inrockuptibles en 1998 (ben ouais, même pas en 2001, sorry mais check your sources Télérama). Maintenant, vous comprendrez que la réhabilitation passe par des personnes spécifiques et qu’elle est géolocalisée. Il y a d’un côté les serfs, ceux qui voient les films, achètent les DVD, en discutent entre eux lors de soirées aux quatre coins du pays; et de l’autre il y a ceux qui AUTORISENT à la réhabilitation, dans des cercles bien particuliers dont on aurait du mal à déterminer la circonférence exacte en terme d’influence mais qui ne passent clairement pas par chez vous. Ce qu’il y a de sympa, avec le mot que je n’ai pas prononcé dans ce statut mais que ma photo plus haut est censée évoquer, c’est que cela ne tue pas, certes, mais que ça n’épargne personne.

Et on ne peut que remercier Rafik Djoumi et Arnaud Bordas pour ce qu’ils ont écrits. Car eux, au moins, ce sont des journalistes que l’on peut réellement suivre d’années en année. Contrairement à ceux cités plus haut. D’autant Bordas et Djoumi font partie de ces journalistes qui écrivent régulièrement des articles parmi les meilleurs que vous pourrez trouver dans l’hexagone, et même parfois sans percevoir la moindre rémunération lorsqu’ils travaillent pour le meilleur site consacré à la culture populaire de France : Capture Mag. Quand on pense que les mecs de Télérama sont payés, eux… Où va le monde ?

Et pour que ce soit dit une fois pour toute, croyez-en quelqu’un qui a usé les bandes de sa cassette vidéo à force de remater le film : Showgirls est, et a toujours été, un chef-d’œuvre !

 

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