Du 9 mars au 8 juillet, le Musée d’art contemporain de Lyon accueille l’artiste subversif Adel Abdessemed. Parmi deux étages d’œuvres, une seule retient pourtant l’attention des médias : Printemps. Une vidéo montrant des poulets enflammés, attachés à un mur.  Une vague de protestations s’abat sur le musée le contraignant à l’autocensure. Retour sur une œuvre scandaleuse … ou pas.

Adel Abdessemed, Printemps, 2013 © courtesy of the MAC Lyon

 

L’exposition L’antidote a fait des étincelles dans les médias ces dernières semaines. Les réseaux sociaux font feu de tout bois pour alimenter le scandale autour de l’œuvre vidéo intitulée Printemps. Le conservateur, Thierry Raspail, se retrouve malgré lui au centre du brasier. « Les insultes racistes ont fusé. J’ai passé des heures au téléphone pour répondre aux associations de défense des animaux. », déclare-t-il pour Libération.

Printemps n’aura pas fait long feu

Dans le feu de l’action, l’association Peta s’enflamme. « Ceci n’est pas de l’art, c’est de la cruauté envers les animaux. Que l’artiste ait utilisé un trucage ou non, les poulets exploités dans la ‘performance’ d’Adel Abdessemed ont été suspendus à l’envers par des crochets, exhibés à des spectateurs et confrontés à la présence de flammes sur leur corps – une expérience terrifiante et traumatisante pour ces êtres sensibles et intelligents. »

One Voice brûle d’entamer un procès :

Le journaliste et essayiste Aymeric Caron tout feu tout flamme rédige quant à lui une tribune ardente dans Libération. « Les poulets, incendiés non consentants, ne portent pas de tenue ignifugée ».

Finalement, le musée, pris entre deux feux, décide de retirer l’œuvre de l’exposition. L’œuvre avait déjà été montrée au Qatar qui n’avait pourtant pas crié au feu.

Mieux vaut prendre avec détachement ces accusations réactionnaires car à aucun moment il n’est question d’Art. Il est temps à présent d’en parler (d’art) plutôt que d’alimenter des scandales absurdes, qui, en montant la cause animale contre la cause de l’Art, ne sert ni l’une ni l’autre.

Même s’il est plus facile de s’indigner bêtement, il faut pourtant raisonner et poser une discussion. N’en déplaise au moraliste Aymeric Caron, la question n’est pas de savoir si les poulets sont consentants ou non mais plutôt quel est le sens de l’œuvre ? Car l’Art peut très bien être immoral.

Une oeuvre politique

La vidéo, comme nous le laisse deviner le mur de briques jaunes, est tournée au Maroc. Le titre « printemps » nous renvoie forcément au « printemps arabe ». Les réformes violentes de l’Afrique du Nord sont en effet le sujet principal. N’inversons pas le message, l’artiste est un défenseur des animaux et un défenseur de la paix. Adel Abdessemed est victime de la violence politique et terroriste en Algérie. Son professeur est assassiné. Il s’exile alors à Lyon en 1994 pour échapper à cette violence qui ironiquement le rattrape ici en France en 2018 à travers l’acte barbare de la censure. Il parle de son pays : « Mes œuvres seraient censurées. C’est quand même le pays qui a mis des journalistes en prison et libéré des terroristes », mais s’attendait-il à subir la censure en France le pays de la liberté ?

Allégorie de la violence

Depuis son départ d’Algérie, la violence est précisément le champ d’étude d’Adel Abdessemed. On connait Soldaten, panorama de soldats, dessiné au charbon. Otchi tchiornie, figurines calcinées des chœurs de l’armée rouge. Ou encore cri, sculpture en marbre qui reprend l’image d’une victime de la guerre du Vietnam.

Adel Abdessemed, Cri, 2013 © Adel Abdessemed. Photo Dylan Perrenoud.

Printemps synthétise les violences modernes, l’usage du feu, réel ou faux, est le matériau qui le traduit. Il représente le napalm ou les bûchers. La vidéo nous entoure, elle nous emprisonne. Elle nous submerge et nous impose de prendre conscience que le monde qui nous entoure est aussi violent. Printemps dénonce l’hypocrisie des privilégiés qui fréquentent les vernissages, qui s’enflamment sur Twitter contre l’œuvre mais qui ne réagissent pas devant la brutalité qui existe dans les continents voisins.

Memento mori

L’œuvre de Adel Abdessemed perdure une longue tradition d’un genre particulier : celui de la vanité. La flamme, symbole que l’on retrouve chez Delatour ou Barthel Bruyn représente le temps qui passe. Le printemps, c’est aussi la saison de la vie, celle ou les fleurs naissent. Mais comme Ronsard avait mis en garde Cassandre, « Comme à cette fleur la vieillesse fera ternir vôtre beauté. ». Souviens-toi que tu vas mourir semble nous dire l’œuvre. Le système en boucle de la vidéo nous renvoie encore une fois aux saisons, à la répétition cyclique et à la mort après la vie.

 

je ne me retourne pas, 2018, vidéo UHD, 6 » en boucle @ Adel Abdessemed

L’art au-dessus de la morale ?

Evidemment, Abdessemed n’est pas un cas isolé dans l’histoire. Printemps n’est pas la première œuvre à indigner. La censure, créée au Moyen-âge, c’est d’abord une institution chargée d’autoriser ou de supprimer un événement artistique. Elle est condamnée au fil des décennies et abandonnée au 19e siècle. L’art s’autonomise vis-à-vis de la morale de l’État et de l’Église. Mais la censure se déguise et revient partout sous la forme de pressions économiques, d’appropriations politiques, par la stigmatisation des médias, ou encore par l’acharnement populaire.

La censure est nécessaire, certes. Que ce soit un programme télévisé interdit au moins de dix ans ou bien certains discours condamnés comme le négationnisme ou l’Apologie du terrorisme, le CSA réglemente les médias. Alors qu’en est-il de l’Art ? Peut-on condamner une œuvre d’Art comme on condamne un délit ? Certes, il est immoral de brûler des poulets, mais peut-on juger moralement une œuvre qui a une fonction esthétique ?

Le problème est, il me semble, dans la définition de l’Art. L’Art au fil des siècles a changé de rôle et de définition. L’Art a évolué et a muté. Le bouleversement de l’art contemporain est sans doute son détachement de la société. L’Art contemporain est devenu autonome. Il ne répond plus ni de l’Église, ni de l’État, ni d’une morale quelconque. L’Art n’a pas de comptes à rendre.

La censure n’est rien d’autre que l’incompréhension et la peur de ces changements. La volonté d’interdire découle d’un désir de préserver un ordre établi. L’impressionnisme est censuré pour préserver la peinture classique. Le sang est censuré pour préserver de la violence. L’Art contemporain depuis Piero Manzoni, André Serrano ou plus récemment Wim Delvoye exploite le champ de l’immoral. L’Art contemporain, de manière générale, déconstruit les traditions de l’Art. Le Beau, le Bon, le Vrai de Platon est non seulement révolu mais retourné. L’Art exploite le laid, l’abject et l’immoral. Peut-être que l’Art est le reflet du monde. « La violence c’est pas moi, c’est les autres » clame Adel Abdessemed.

L’Art contemporain est devenu, à force de scandales et de provocations, le lieu qui s’émancipe des lois et surplombe les jugements moraux des sociétés.

L’Art est atemporel, il n’appartient à aucune époque. Pour paraphraser un philosophe du 1er siècle, un certain Jésus « il faut rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu » et à l’Art ce qui appartient à l’Art. le pouvoir temporel n’a pas d’emprise sur un Art atemporel. Les nus, de Michel-Ange, censurés par le pape dans l’affaire des « feuilles de vignes » et rhabillés par Daniele Da Volterra (surnommé il braghettone) nous paraît absurde aujourd’hui de même que le scandale des poulets au MAC Lyon nous paraîtra absurde dans les prochaines décennies.

On peut quand même se rassurer en constatant avec ironie que dans l’histoire, le censuré a toujours raison sur le censeur. Le Caravage, scandaleux à son époque est maintenant montré avec fierté par les plus grands musées. L’art qualifié de dégénéré par les Nazis est aujourd’hui loué par les historiens de l’Art. Les artistes contemporains dégradés André Serrano et Anish Kapoor sont devenus des martyres. Dans quelques années, on retiendra sûrement printemps comme une œuvre majeure du 21e siècle. La censure se retourne toujours contre l’accusateur.

Adel Abdessemed Je suis innocent, 2012, épreuve chromogène, 230×177, Coll. Centre Pompidou

Finalement, le scandale autour de Printemps est un triple gâchis. D’abord, il nous prive de la visibilité de l’œuvre, on ne peut pas juger une œuvre que l’on ne voit pas. Ensuite il nous prive de l’intelligence de l’œuvre, à aucun moment les questions esthétiques ne sont évoquées. Le scandale devient le sujet de l’œuvre. Enfin, il nous prive de l’exposition entière car le scandale absorbe complètement les autres œuvres de l’exposition.