Alizée, notre grande gagnante du concours de nouvelles 2017, vous propose un feuilleton littéraire à retrouver tous les mois.

 prodiges

1.Drôle de fille

 

Morse était allongée sur le lit en train de lire un magazine en mangeant des chips quand je me suis mise à fourrer toutes mes affaires dans mon sac. Elle a levé ses grands yeux délavés vers moi et elle m’a demandé ce que je fichais. Il fallait toujours qu’elle se questionne sur ce que vous étiez en train de faire quand bien même c’était absolument pas ses affaires. C’était limite un TOC. Je lui ai répondu que je partais chez ma famille pour les vacances car c’était vrai.

Morse et moi, on partageait la même petite piaule toute pourrie dans l’internat de notre collège et bien que l’on avait encore une semaine à bosser comme des automates, j’avais très envie de prendre mes clics et clacs. Comme je m’y attendais, elle a commencé à lever les yeux au ciel et à se relever sur son lit dans un bruit absolument dingue car elle avait cassé des lattes à force de bouger ses grandes jambes dans tous les sens.

« Mais enfin Max… Les vacances d’été c’est dans une semaine », qu’elle m’a fait.

Là, j’ai haussé les épaules parce que Morse, fallait toujours qu’elle vous fasse la leçon à propos de tout quand bien même elle était pas capable de passer un trimestre sans qu’on plaide sa cause comme des martyrs au conseil de classe.

« Raynaud te laissera jamais sortir », elle a ajouté en se mettant à fouiller son tiroir tout cassé à la recherche de ses cigarettes.

Je l’ai regardée crapoter comme une débile avec ses doigts plein de gras de chips pendant de longues minutes avant de lui expliquer qu’on était vendredi et que personne viendrait me demander de comptes puisque j’avais un papier qui m’autorisait à sortir pour le week-end. À partir de là, il me suffirait de ne pas revenir le lundi matin. Morse m’a fixée dans le silence le plus total et ça m’a énervée car c’était un de ces silences plein de jugements alors j’ai pris sa clope et je l’ai jetée par la fenêtre.

« Tu ferais mieux d’arrêter de cloper, j’ai dit, c’est dégueulasse puis ça pue. »

Elle a haussé les épaules, je suppose que c’était pour se donner l’air d’une fille très cool et tout ça.

« Tu vas vraiment faire ça, Max ? » Elle m’a demandé avec un ton très docte.

Là, j’ai vu rouge mais je n’ai rien dit car Morse, malgré son apparence gigantesque, était une fille très fragile et il fallait éviter de lui dire ce que vous pensiez d’elle parce que ça pouvait la poursuivre comme des monstres dans un couloir.

« Tu vas rater la fête de l’internat. »

J’en avais rien à faire de cette stupide fête mais Morse y tenait car il y aurait le type sur lequel elle craquait depuis que l’on était entrées au collège. C’était un gars morne et avec de longs cheveux qui avait déjà redoublé deux fois. Son père était vigile dans un supermarché et il pouvait piquer des trucs sans se faire prendre. Autant dire qu’il était l’équivalent d’une star pour une fille comme Morse qui passait son temps à manger des chips et à lire des magazines débiles.

J’ai donc haussé les épaules, ce à quoi elle a répondu en levant exagérément ses sourcils épilés.

« T’es une drôle de fille », elle a marmonné en s’enfournant une chips dans la bouche.

J’étais toujours une drôle de fille pour tout le monde mais venant de la part de Morse, cela n’avait pas tellement de sens car elle était encore plus drôle que moi.

« Je me casse Morse, je lui ai répondu en mettant mon sac sur mes épaules, on se reverra à la rentrée.

— M’appelle pas comme ça. »

J’ai ouvert la porte puis je me suis retournée pour la regarder. Ce que je voyais c’était une grande fille au dos tout cabossé car elle ne se tenait jamais droite sur un lit trop petit pour elle en train de manger des chips. Pendant un court instant, cela m’a donné un vif sentiment de tendresse pour elle et j’ai même pensé que l’on était sûrement amies alors que l’on pouvait à peine se prêter un stylo sans se regarder de travers. Morse était une fille très attachante et y avait quelque chose chez elle qui vous donnait envie de l’aimer malgré vous. Mais cela n’a pas duré longtemps et je suis partie comme ça. Probablement parce qu’elle était personne dans le fond et que moi aussi, je l’étais. Personne.

J’ai fermé la porte et j’ai avancé dans les couloirs rectilignes de notre dortoir au lino tout bleu. Il n’y avait personne car on était vendredi après-midi et que toutes les autres filles étaient en cours ou en train de boire des cafés comme des adultes au snack d’à côté. Moi je n’aimais pas le café et de toute manière je n’avais pas d’amies avec qui j’aurais pu faire semblant de passer un sacrément bon moment.

Je suis donc sortie de l’internat sans dire au revoir à personne excepté à Marie qui s’occupait de noter dans son petit carnet noir l’historique de nos sorties et de nos entrées comme si elle était le chef de la gestapo en personne. Lorsque je suis passée devant elle, elle m’a regardée avec un air très dubitatif car elle doutait toujours des bonnes intentions des adolescents mais elle n’a pas insisté car elle savait que j’étais une drôle de fille.

Devant le collège, le vent chaud et chargé de pollution de la ville m’a claquée au visage. Ma sœur Lou habitait à vingt minutes alors je me suis mise à traîner dans les rue comme une chienne vagabonde, les yeux pleins de la poussière en suspension qu’il y avait dans l’air. Lou vivait dans une petite piaule d’un quartier bobo avec un type imbuvable qu’elle avait rencontré pendant sa dernière année de lycée. Il fumait des clopes très fines et avait toujours un truc à dire sur vos défauts quand bien même vous n’étiez ni intimes ni rien. J’ai donc pensé à faire demi-tours trois fois mais j’y suis quand même allée car je ne savais pas ce que je pouvais bien faire d’autre.

J’ai frappé à la porte une première fois mais personne n’est venu l’ouvrir. Derrière j’ai entendu le bruit d’une vague dispute et probablement que le sujet était l’ouverture de cette dite porte parce que le gars de ma sœur passait les trois-quarts de son temps devant la télé ou à faire ses trucs devant son pc pendant qu’elle s’occupait de trucs relativement vitaux comme de la survie de leur gamine. Quand j’ai fini par sonner, la tête toute ébouriffée de Lou est apparue dans l’encadrement. C’était une très belle fille à l’air très fatigué et il fallait toujours qu’elle ait une coiffure d’enfer alors que c’était son métier.

« Oh, qu’elle m’a fait.

— Sympa, j’ai répondu en la poussant pour entrer avec mon sac à dos.

— Qu’est-ce que tu fais là ? »

J’ai haussé les épaules et je lui ai dit que j’étais en vacances, ce qu’elle a moyennement cru mais elle n’a pas eu le temps de s’y attarder car son gars demandait qui c’était dans le salon.

« C’est ma sœur, a crié Lou.

— Laquelle ? Il a fait et j’ai senti une faible variation dans sa voix car la seule raison qui aurait pu pousser Flora à se déplacer jusqu’ici aurait été de lui casser la tête.

— Max, elle a soupiré en levant les yeux au ciel. Viens t’installer dans la cuisine, je vais te faire un thé. »

J’ai posé mes affaires dans l’entrée et je l’ai suivie. C’était un appartement très biscornu plein de couloirs très étroits mais ma sœur y évoluait comme dans un manoir.

« Qu’est-ce que tu fais là ? Elle m’a redemandé en me servant un verre de thé glacé.

— Je viens de te le dire… Je suis en vacances.

— Tu sais qu’il me suffit de téléphoner pour vérifier ? » Elle m’a dit en fronçant ses sourcils.

J’ai haussé les épaules.

« Tu peux le faire si tu veux », j’ai répondu.

Là, Lou m’a regardé cinq bonnes minutes avant de commencer à trafiquer des trucs et à faire sa vaisselle. Probablement car elle était en train de réfléchir et qu’elle était incapable de se concentrer sans rien faire. Au bout d’un long moment de bruits incessants, elle s’est tournée vers moi en plissant le nez.

« Qu’est-ce qu’il faut que je te fasse comme mot ? »

J’ai de nouveau haussé des épaules et Lou est venue me claquer une bise sur le front en me caressant les cheveux. C’était bien un truc que j’adorais chez elle mais cela n’a pas duré longtemps car son type est entré dans la cuisine, une petite clope fine au bec pour me regarder.

« Salut Gus, j’ai fait.

— Salut Max », il a répondu.

Et puis notre conversation s’est arrêtée car nous n’avions déjà plus rien à nous dire.

« Max est en vacances, a fait ma soeur avec un ton ironique qui lui allait à merveille.

— C’est bien. Tu fais quoi ? Tu vas quelque part cette fois-ci ? » A demandé Gus.

Là, Lou l’a regardé et on aurait bien dit qu’on venait de lui jeter de l’acide au visage.

« Mais qu’est-ce que tu racontes ? Elle a quatorze ans. »

Gus a eu une drôle de grimace et j’aurais pu parier ma vie qu’il n’avait pas envie que je m’attarde plus que pour un après-midi.

« C’est simplement que j’ai beaucoup de boulot, il a soupiré en se massant les tempes.

— Je ne vois pas le rapport », a déclaré ma sœur.

Son visage s’est tendu et il a écrasé sa cigarette dans le cendrier. À cet instant précis, j’ai eu la désagréable sensation d’être une plaie que l’on essayait de cautériser alors j’ai dit quelque chose d’improbable.

« Je vais chez papa. »

Gus a levé les yeux au ciel — sûrement pour le remercier — en allumant une nouvelle cigarette et Lou a étouffé un rire sarcastique.

« Vraiment ? Elle m’a demandé en me regardant comme si elle était capable de voir à travers moi.

— Vraiment. Pourquoi ? »

Ma sœur et moi, nous nous sommes regardées sans rien dire pendant que Gus kiffait bien son moment, inconscient de l’absurdité de ce que je racontais.

« Pour rien. »

 

Lire la nouvelle d’Alizée Fondu au noir