La plupart des théâtres ont déjà dévoilé depuis quelques mois la programmation des spectacles qui seront à l’affiche de la saison 2016/2017. Les spectateurs pourront ainsi découvrir des spectacles qui ont été soigneusement programmés pour eux. C’est aussi l’occasion pour nous de revenir sur cette notion de programmation en nous concentrant sur les scènes lyonnaises.

Au cours du mois de juillet, l’autrice, metteure en scène et, depuis quelques mois, directrice du Théâtre des Îlets, Centre Dramatique National (CDN) de Montluçon, a attiré l’attention sur cette notion de programmation :

[su_quote][su_tooltip style= »tipsy » position= »south » shadow= »yes » rounded= »yes » size= »1″ content= »Extrait de la déclaration partagée le 04 juillet 2016 sur la page Facebook de l’artiste*. »]Je ne fais pas de « programmation » au CDN de Montluçon. Un CDN n’est pas une machine à laver. Je partage un lieu de création avec une constellation d’artistes qui toutes et tous font de la « création », c’est-à-dire travaillent à partir et sur des écritures contemporaines « inédites » et donc des créations « originales » (puisqu’il faut tenter ici de redonner son sens de base à ce terme en insistant lourdement). C’est le principe de base. Ça s’appelle un axe artistique. Et ça limite déjà pas mal. Cette constellation est composée d’artistes autour desquels les trois prochaines saisons à venir sont dessinées presque exclusivement.[/su_tooltip][/su_quote]

Ce que Carole Thibaut appelle une « machine à laver », c’est en fait le sort réservé aux salles de théâtre par les programmateurs et programmatrices. Pourquoi ce terme, peut-on se demander ? À suivre le raisonnement de l’artiste, il s’agit du résultat d’un véritable business du théâtre, dans lequel la ligne artistique n’est plus au premier rang, [su_tooltip style= »tipsy » position= »south » shadow= »yes » rounded= »yes » size= »1″ content= »Voir sa critique du recours obligé à une créatrice dans les programmations, dans le simple but de ne pas être taxé de sexisme. (Texte lu par elle-même pendant l’épisode du 13 juillet 2016 du spectacle Le Ciel, la Nuit et la Pierre glorieuse proposé par la Piccola Familia au Jardin Ceccano d’Avignon, partagé le 14 juillet 2016 sur la page Facebook de l’artiste.) »] au profit de logiques économiques et bien-pensantes*.[/su_tooltip]

Nous profitons donc de ces déclarations pour explorer plus avant les tenants et les aboutissants de la logique de programmation.

La programmation, étendard d’une certaine idée du théâtre

Résultat de choix a priori artistiques, la programmation constitue une vitrine organisée, pensée. Elle doit pouvoir refléter l’esprit et l’identité de chaque théâtre. À travers la sélection des spectacles et des artistes invités, mais aussi à travers les créations propres de ces lieux, c’est en réalité une certaine idée du théâtre qui se dégage. Très souvent, cette idée se trouve intimement liée à l’histoire d’un édifice, histoire que contribuent à construire et à perpétuer chaque nouveau directeur et chaque nouvelle directrice.

Ainsi, la ville de Lyon offre parmi ses très nombreuses scènes de fortes identités. Le Théâtre National Populaire (TNP) de Villeurbanne fut fondé sur un idéal vieux de plusieurs siècles. Fort d’une histoire riche, il doit être fidèle, par sa programmation, aux valeurs qu’il porte et à la mission qu’il se propose. Il faut bien, en effet, parler de mission, puisqu’il constitue le seul CDN de l’agglomération lyonnaise [su_tooltip style= »tipsy » position= »south » shadow= »yes » rounded= »yes » size= »1″ content= »Merci à un lecteur attentif pour ce rappel ! »]avec le Théâtre Nouvelle Génération (TNG)*.[/su_tooltip] Mais outre le lieu, [su_tooltip style= »tipsy » position= »south » shadow= »yes » rounded= »yes » size= »1″ content= »On se rappelle, à ce titre, du Théâtre du VIIIe, CDN de Lyon jusqu’au départ de son directeur, Alain Françon, en 1992. »]c’est bien le directeur qui est porteur de cette mission et des choix de programmation*. [/su_tooltip] Or, le TNP se veut souvent un lieu de communion des spectateurs. Les inscriptions multiples du patrimoine français dans la programmation de cette année confortent cette idée. La volonté de rassemblement et de consensus n’exclut pas celle d’interroger la société et l’Histoire. Pourtant, elle est au centre de l’idéal du TNP.

Des identités de programmation variées à Lyon

Autre grande scène lyonnaise, le théâtre des Célestins revendique chaque année une identité propre lui aussi. Il se veut audacieux et ouvert, proposant aussi bien de grands classiques que des textes contemporains, français ou étrangers. On y voit sur scène des metteurs en scène de renom comme de jeunes compagnies. À l’opposé du TNP, le théâtre des Célestins revendique un éclectisme porteur de discussion et de débats. Ce sont les mots que l’on retrouve dans l’avant-propos de la saison, rédigé par Claudia Stavisky et Marc Lesage. Grâce à ce « métissage », « la pluralité et la complexité » de la programmation se veulent un rempart contre « l’uniformisation des modes de vie et de pensée ».

On se souvient aussi du théâtre Les Ateliers, devenu un des deux lieux du TNG. La couleur résolument contemporaine de sa programmation lui confère une place toute particulière au milieu des scènes lyonnaises. Le théâtre de la Croix-Rousse, quant à lui, développe en partenariat avec l’Opéra de Lyon et le théâtre de la Renaissance une programmation plus festive et musicale.

On trouve de nombreux autres théâtres lyonnais, laissant la part belle aux jeunes compagnies d’ici et d’ailleurs. Ils se proposent eux aussi de former, à travers les créations accueillies, une ligne directrice et identitaire. Sans les citer tous, on peut citer par exemple le théâtre des Clochards Célestes, dont l’édito dit qu’il a « vocation à accompagner les compagnies émergentes » mais aussi à « développer l’accès à la culture » pour tous. Dans ces salles plus modestes, on trouve aussi beaucoup d’accords avec les écoles de théâtre de la région. Elles offrent ainsi à leurs promotions des lieux où concrétiser leurs travaux.

La programmation, vers d’autres voies ?

Le modèle le plus largement répandu est donc l’invitation de spectacles à travers des contrats de vente. Il répond à une nécessité de diversité de la programmation, visant à satisfaire tout le monde. Pourtant, il est possible de voir émerger des positions plus marquées. On voit apparaître, ici et là, de nouvelles propositions. La volonté de Carole Thibaut à Montluçon en est un exemple, mais nous trouvons également sur Lyon des expériences et des signes qui viennent nuancer une logique programmatrice écrasante.

On pense, à ce titre, au théâtre du Point du Jour, dont la direction est assurée par Gwenaël Morin. Le lieu théâtral devient avec lui un lieu de résidence artistique complètement différent des autres scènes. Ce ne sont pas des dizaines de spectacles, d’artistes qui sont invités pour quelques jours en vendant leur spectacle à un lieu, mais un artiste, ou une compagnie. Les artistes peuvent alors investir les lieux pendant plusieurs mois avec la pleine confiance du directeur.

Dans le cadre du projet de « théâtre permanent », Gwenaël Morin a donc passé la saison 2013-2014 avec une partie de la promotion issue du Conservatoire de Lyon ainsi qu’avec sa propre troupe. Depuis, Yves-Noël Genod, Philippe Vincent et à présent Nathalie Béasse se sont succédé sur cette scène lyonnaise pour des créations très diverses. Il est à noter que le lien avec le public, dans de telles entreprises, se trouve radicalement changé.

Une logique générale à l’épreuve des réalisations

Cependant, les choses ne sont pas aussi clivées, même dans les grandes salles. Christian Schiaretti au TNP, par exemple, laisse depuis deux saisons une grande place à ses collaborateurs. Il permet ainsi aux anciens membres de la troupe de s’exercer à leurs propres mises en scène. De même, le théâtre des Célestins permet régulièrement à de jeunes troupes encore méconnues de fouler ses planches. Cela a été le cas du collectif La Meute, invité pour Belgrade (2015), adapté de l’œuvre d’Angelica Liddell. Le collectif a pu largement bénéficier de cette visibilité, et revient sur la scène des Célestins cette année.

On peut penser également au fait que de nombreux artistes se retrouvent tantôt sur les scènes du TNP et tantôt sur celles des Célestins : Wajdi Mouawad, Thomas Ostermeïer, ou encore Joël Pommerat, etc. La nécessité de diversité, pourrait-on penser, prend le pas sur une ligne artistique propre à chaque théâtre. La programmation n’apparaît pas comme une véritable fracture entre les théâtres. Les collaborations entre théâtres sont d’ailleurs nombreuses : un partenariat pérenne entre les Célestins et les Ateliers, la coproduction du Ça ira (1) : Fin de Louis de et par Joël Pommerat, etc.

Programmation artistique ou économique ?

Tous les théâtres ne sont évidemment pas sur un pied d’égalité. De fait, ils sont aidés, subventionnés par des acteurs culturels différents. Ceux-ci peuvent être nationaux, régionaux ou municipaux, et subventionnent dans des proportions très variables. C’est un facteur incontournable, à n’en pas douter : la plupart des spectacles accueillis par de grandes scènes ont un coût énorme. [su_tooltip style= »tipsy » position= »south » shadow= »yes » rounded= »yes » size= »1″ content= »Voir à ce propos, et concernant les différents aspects de la vente d’un spectacle, La fabrique du théâtre, Michel Pruner, Armand Colin, Paris, 2005. »] Les frais d’exploitation d’un spectacle n’excèdent généralement pas les recettes quotidiennes, mais ce sont les frais de montage, qui concernent tout le travail en amont du spectacle, qui représentent un investissement pour les théâtres*.[/su_tooltip]

La programmation est de ce fait sous-tendue par une logique économique. C’est une véritable gestion de budget qui vient se mêler aux préoccupations artistiques. Depuis quelques années, le TNP par exemple a vu son budget considérablement réduit. Dès lors, il a été obligé de réorganiser sa programmation avec moins d’invités.

Statuts différenciés, programmations différenciées

Il faut ajouter à cela les statuts différents de chaque salle de spectacle. Le TNP, en tant que CDN, relève d’une mission étatique reliée au lieu du théâtre et au territoire qui l’entoure. Le théâtre des Célestins, investi aussi d’une mission, est un théâtre municipal [su_tooltip style= »tipsy » position= »south » shadow= »yes » rounded= »yes » size= »1″ content= »Là encore, merci à un lecteur attentif et connaisseur pour ses rappels sur ces statuts. »]avec une gestion en régie directe*.[/su_tooltip] La direction fait alors office d’exécutante. Si cela peut réduire légèrement la liberté de programmation, c’est la ville qui est en charge du budget, mais aussi des déficits. Au contraire, avec une gestion en concession, toute la gestion est laissée au directeur, y compris celle du budget.

L’aspect financier du monde du spectacle atteint parfois un seuil d’absurdité qu’on peine à imaginer. Ainsi, si les subventions pour une création ou un lieu sont importantes, il faut veiller à ne pas tomber en-dessous d’un certain coût pour chaque département (costumes, décors, etc.) sous peine de voir les prochaines subventions diminuer. C’est selon une logique industrielle de rentabilité qu’il faut penser les choses. Cet aspect économique est déterminant pour les choix de programmation.

Le programmation, une logique capitaliste ?

On serait alors face à une fracture. D’un côté, les grands théâtres, qui fonctionnent sur le modèle de l’achat de spectacles, de l’accueil d’artistes et de quelques créations. De l’autre, des théâtres plus modestes, dont l’occupation serait réservée à de jeunes compagnies, souvent locales, qui ont ainsi la chance de pouvoir partager leurs créations avec le public.

Cette logique économique largement présente rejoint, dans l’analyse de certains penseurs du théâtre [su_tooltip style= »tipsy » position= »south » shadow= »yes » rounded= »yes » size= »1″ content= »Voir, à ce titre, Politiques du spectateur. Les enjeux du théâtre politique aujourd’hui, Olivier Neveux, La Découverte, Paris, 2013. »]comme Olivier Neveux, une dimension plus large : celle du néolibéralisme*.[/su_tooltip] Sous couvert de volonté d’éclectisme, la logique programmatrice peut être considérée comme la vitrine de consommation du théâtre. Elle semble multiplier les propositions sans cohérence, faisant disparaître toute unité artistique. Il lui faut pouvoir satisfaire, par une grande diversité, un large pan du public. Elle doit permettre, avant tout, d’assurer la rentabilité des spectacles. Point de vue soumis à l’appréciation de chacun, il met le doigt sur l’influence de la machine économique qui entoure le monde culturel.

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