5 ans après la sortie du roman d’Ernest Cline arrive enfin son adaptation sur grand écran signé par l’un des maîtres dans le domaine de l’aventure, de la science-fiction mais surtout, non pas du référencement, mais d’un des créateurs même des références de la pop culture des années 80 : Steven Spielberg.

Le roman Ready Player One avait tout pour diviser ses lecteurs. Par son traitement à la limite de l’overdose du name dropping de tout ce qu’aime Ernest Cline dans la pop culture des années 70, 80, 90 et 2000, avec un défaut majeur pour le lecteur pas aussi connaisseur que lui : être perdu lorsque l’auteur cite de mémoire des pans entiers de références en décrivant personnages, séquences, décors, dates de sortie et historique comme si le lecteur savait clairement de quoi il parlait sans avoir besoin de Wikipédia toutes les deux pages.

Le roman dépeint un univers dystopique qui pourrait sonner comme du réchauffé avec un futur mort, pauvre et sale, retraçant les conditions, pas si fictives et éloignées que ça, qui ont mené à cet état, et sa solution avec la création d’un méga univers virtuel qui sert littéralement de Seconde Vie à toute une génération ayant grandi dedans pour fuir la réalité : L’OASIS.

Lieu de tous les possibles où la seule limite est l’imagination et le bagage culturel de ses utilisateurs. Là aussi Cline décrit un jeu et un système dont nous en étions là aussi aux premiers balbutiements lors de la parution du livre en 2011, mais qui est devenu une réalité depuis peu, à un point où nous attendons à tout instant la création de l’équivalent de l’OASIS dans notre monde.

Le roman parle d’une chasse au trésor virtuelle, un “oeuf de pâques” (Easter egg, les items cachés dans les jeux viéo , NDLR) caché qui sera accessible par l’obtention de 3 clés elles aussi cachées, cette chasse au trésor revêtant une tonalité un peu sombre car il s’agit de l’héritage laissé par James Hallyday à sa mort, sous la forme d’une vidéo délivrant les premiers indices.  

Spielberg inscrit  en filigrane comme inspiration évidente

Parmi le name dropping et la construction narrative du roman, Cline avoue s’être inspiré de Steven Spielberg et de son influence sur les maîtres étalons du genre qui ont forgé la pop culture des années 80 via la société de production Amblin : Retour vers le futur, E.T, Les Gremlins, les Goonies, Indiana Jones, Jurassic Park, les Dents de la Mer

Le roman Ready Player One utilise même des figures spielbergiennes via son héros Wade Watts / Parzival ainsi qu’à travers les autres personnages, à tel point que cela devenait une évidence sur le nom du réalisateur qui signerait la future adaptation cinématographique.

Garder l’essence du roman pour dynamiser le récit à l’écran

Je vous épargnerai les différences entre roman et film tellement les deux supports divergent complètement, l’histoire reste toujours la même dans ses grandes lignes, les étapes clés (sic) et lieux sont présents dans le film mais la structure même est faite pour extraire toute l’essence cinématographique qui était possible avec un matériau aussi foisonnant et extrêmement casse-gueule.

Parmi les idées du roman reprises à l’écran, on peut retenir le Distracted Globe, boîte de nuit sphérique à gravité zéro et lieu du premier rencard “officiel” entre Parzival et Art3mis, le concept assez glauque mais visuellement marquant des piles de caravanes dans le monde réel ou la société IOI, sorte de super-société vidéoludique à la limite du régime totalitaire. (imaginez Apple ou Electronic Arts mais avec des moyens de défense sécuritaires.) Mais surtout, Cline a inventé l’aboutissement ultime du fantasme geek et des gamers avec l’OASIS, réalité virtuelle où l’on peut être n’importe qui, faire tout ce qu’il est possible d’imaginer en ayant l’apparence des icônes de la pop culture, et avoir tous les véhicules, vaisseaux, costumes, armes ou pouvoirs que l’on souhaite. 

Orgie référentielle et banalisation virtuelle

Une partie de la promotion du film a été axée sur les références auxquelles le film a pu avoir accès via l’influence d’un type comme Steven Spielberg. Les chiffres recensant les clins d’œil par bandes-annonces donnent le vertige : on parle de plus de 130 références compilées en seulement 15 minutes de matériel promotionnel, tout en gardant des surprises jusqu’au bout pour la sortie du film, certaines inédites et qui ne manqueront pas de surprendre le spectateur, d’autres (très) attendues car tirées du roman.

Voici un exemple de séquences présentes dans le film, et figurant dans les bandes annonces afin que vous puissiez juger le degré de folie que s’est permis le film en termes de références  (Attention name dropping destiné pour les plus geeks d’entre vous) : lors de son entrée dans l’OASIS, l’avatar de Wade, Parzival, arrive sur une plateforme où il croise Kitty du dessin animé Hello Kitty et ses amis Sanrio, Walter White de la série Breaking Bad, Raphael des Tortues Ninjas sous son apparence du reboot de 2014, tandis que des avatars de Robocop, Tracer du jeu Overwatch  et Sonic arrivent par des portails juste en dessous.

Au même titre que les véhicules sur la grille de départ de la course de New York qui ouvre le film où se croisent en un seul plan : la Delorean de Retour Vers le Futur et la moto du film d’animation Akira, la Batmobile de la série des années 60, Christine du film éponyme de John Carpenter tiré du roman de Stephen King, le van de l’Agence tous-risques et l’Interceptor du film Mad Max, tandis que l’avatar de Ryu du jeu vidéo Street fighter se tient non loin de la Mach 5 du dessin animé Speed Racer.     

Beaucoup vont penser que mes deux exemples sont là pour montrer le niveau de “doudouisme” que propose le film mais non, les séquences en question durent en tout 3 secondes en plan continu et à aucun moment, la caméra ne s’attarde sur aucun des Avatars de l’OASIS ou des véhicules, renforçant très rapidement cette impression de banalisation virtuelle, afin de souligner très rapidement via la mise en scène que non, le film est certes un immense (l’ultime ?) coffre à jouets virtuel de la pop culture mais n’est pas un nouvel exemple de film doudou qu’on lui reproche. Car beaucoup de personnes polémiquant sur cet aspect du film, oublient encore une fois le nom de son réalisateur mais surtout tout ce qu’il a apporté et accompli par le passé au cinéma.

 

Cinéma virtuel et caméra (en roue) libre

Avant ce film, Spielberg s’était déjà essayé par deux fois à l’utilisation de l’outil de la performance capture.

Il est important de rappeler que cette technique a été inventée par les français sur le projet abandonné dans les années 90, 20000 lieues sous les mers où Richard Bohringer devait interpréter le capitaine Némo.

Repris courant des années 2000 par Robert Zemeckis sur sa trilogie du cinéma virtuel : le Pôle ExpressLa Légende de Beowulfle Drôle de Noël de Scrooge ainsi que ses productions Monster House et Milo Sur Mars

Cette technologie a permis également la création de figures aussi mythiques dans le cinéma des années 2000-2010 comme Gollum, Kong, Caesar mais surtout les Navis du film Avatar ou pour revenir chez Spielberg, Les aventures de Tintin : le secret de la licorne.

Tintin a été la première pierre posée par Spielberg pour préparer le public ayant été convaincu, ou non, par les expérimentations cinématographiques de Robert Zemeckis citées plus haut.

Le choix de Tintin puis Le Bon Gros Géant était une façon presque retorse de convaincre le public sur un matériau qui lui parlera plus… afin que Spielberg puisse dynamiter son travail à un point inimaginable.

Ready Player One est la nouvelle étape du cinéma virtuel où les séquences de Tintin et les fulgurances du Bon Gros Géant (qu’on a tendance à oublier un peu rapidement) étaient une répétition pour nous préparer à ce qui allait nous arriver en pleine face sur l’adaptation du roman d’Ernest Cline.    

De la course à New York, le public n’a littéralement quasiment jamais vu ça par le passé. À part deux autres occasions que le maître cite ouvertement : la saga Mad Max pour le côté à la fois brutal de l’icônisation graphique des véhicules mais surtout le pionnier des expérimentations cinématographiques des années 2000 : Speed Racer des Wachowski.

Et il ne s’agit que de la première épreuve, arrivant au bout de seulement vingt minutes du film.

Tout le film est un grand 8 permanent où le terme Free Camera n’a jamais été aussi bien exploité que cette fois-ci, chaque plan du film filmé par des longs plans continus choisit un axe parfait pour galvaniser le côté jouissif de la moindre séquence d’action, le moindre sentiment transmis à l’écran par les avatars des personnages comme les acteurs dans le monde réel. (le plan séquence suivant Wade à travers les piles pour se rendre jusqu’à son repaire ou les chorégraphies des sixers restituant les sensations vécus en temps réel lors de leurs épreuves tout le long du jeu/film)

[su_spoiler title= »Attention Spoiler : » style= »simple » icon= »plus-square-1″]SPOILERS : Spielberg se permet même de briser les barrières des univers réel et virtuel, le temps de trois séquences totalement dingues : la première est le musée Hallyday où les avatars peuvent consulter les souvenirs de James Hallyday, comme si les avatars se baladaient dans la tête du créateur de l’OASIS.

Ready Player One

La seconde est une séquence absolument épatante reprenant le gimmick des masques de la série Mission Impossible en reconstituant le réel dans l’univers virtuel afin de piéger un personnage.

Et la troisième séquence est la seconde épreuve au coeur du film Shining où la mise en scène passe de la deuxième dimension pour entrer dans le film à la troisième dimension quand les choses se gâtent pour un des personnages qui découvre le film pour la première fois. Cette séquence crée un décalage absolument génial entre le point de vue du personnage mais aussi du spectateur selon ses propres connaissances du film, qui passe ainsi de l’humour à l’horreur en l’espace de quelques secondes absolument époustouflantes. FIN DES SPOILERS     [/su_spoiler]

Au delà du virtuel, résonne le cœur des personnages

Mais la chose la plus importante du film est bien le message du film et son ambiance Productions Amblin des années 2010.

À travers le groupe des High Five, Spielberg nous fait ressentir leurs émotions de la façon la plus touchante, sincère et maladroite qui soit : les scènes dans la garage d’Aech entre lui, Parzival et Art3mis, la fabuleuse et onirique séquence de danse au Distracted Globe, la rencontre Wade-Samantha…

Mais surtout, loin d’être un vieux con moralisateur, Spielberg nous parle à travers le personnage de James Hallyday du vrai message du film : celui d’un créateur qui fait le bilan sur sa propre carrière et l’influence (positive comme négative) qu’il a eu sur les générations de spectateurs/joueurs.

[su_spoiler title= »Attention Spoiler : » style= »simple » icon= »plus-square-1″]SPOILERS : Outre le montage parallèle avec la poursuite dans le monde réel, la séquence de fin balaye tout l’aspect spectaculaire pour plonger au cœur de l’intime à travers l’échange et la transmission entre le mentor et l’élève sur un ton presque mélancolique où la dernière réplique d’Hallyday ne manquera pas de vous faire verser une petite larme.  FIN DE SPOILERS[/su_spoiler]

Welcome to the OASIS et retour positif à la réalité 

Au-delà du blockbuster uber geek carburant à la pop culture que l’on est en droit d’attendre, de l’orgie rétinienne qu’on n’avait pas connu dans le cinéma américain depuis quelques années avec des références aussi prestigieuses qu’Avatar, Mad Max Fury Road, ou pour ma part Pacific Rim, Ready Player One est avant tout une déclaration d’amour au cinéma, à la pop culture en général à travers ceux qui ont grandi avec. Mais surtout c’est un film qui a compris à la fois son époque, son public mais aussi son héritage.

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