Retour sur la soirée « Exil et Migration », avec Voyage en Barbarie

par Arlyo Team
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Retour sur la soirée « Exil et Migration » au CNP Bellecour, où j’ai rencontré la co-réalisatrice d’un documentaire poignant sur le trafic d’Hommes dans le désert du Sinaï. Voyage en Barbarie, un reportage profondément ancré dans l’actualité, qui mérite qu’on se batte pour lui.

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« Depuis 2009, un trafic d’êtres humains sans précédent sévit dans la péninsule du Sinaï. Il frappe en grande partie des Érythréens, des Éthiopiens et des Soudanais… »

Cécile Allegra et Delphine Deloget sont parties à la rencontre de ces Hommes, victimes d’enlèvements par les Bédouins, qui ont pour unique but de soutirer de l’argent, en demandant une rançon aux familles en échange de la vie de leurs enfants.

À travers ce reportage, nous avons fait la connaissance de plusieurs rescapés de cet enfer. Nous avons d’abord Robel, qui est le narrateur du film. Il vient d’arriver en Suède, son voyage en tant que migrant a duré 5 ans ; il a actuellement 24 ans. Il vit avec Daniel et Filmon. Filmon, lui, a fui l’Érythrée, pays gouverné par un régime dictatorial, avec son fameux service militaire obligatoire. C’est en étant dans un camp de réfugiés de Kassala qu’il se fait alors kidnapper. Germa, lui, a 26 ans, il est resté coincé au Caire depuis sa libération. Nous croisons également le chemin de Halefom, 20 ans, vendu par son oncle aux Bédouins. Accompagnés de Medhi, 16 ans, détenu depuis ses 12 ans.

Ce documentaire raisonne comme un coup de massue dans la salle. Nous réalisons que nous n’avions pas assez conscience de la situation de certains migrants ou réfugiés. C’est également l’un des buts principaux des réalisatrices : pouvoir exposer la désolante réalité de jeunes Érythréens, pouvoir lutter contre ce trafic et avoir la possibilité de monter un dossier dit de « crime contre l’humanité », pour enfin libérer ces jeunes de ces atrocités et coffrer ces « bourreaux du Sinaï ».

« Chaque jour, sans répit, les victimes sont battues, torturées avec une indicible cruauté : passages à tabac, privation de sommeil et de nourriture, séances d’électrocution, viols à répétition »

Delphine Deloget et Cécile Allegra ont aussi pu interviewer un de ces tortionnaires, Abu Abdullah. Par le biais de cette interview, elles ont pu découvrir la haine qu’avait Abu Abdullah, ainsi que le nord du Sinaï, envers les Israéliens. À en croire son discours, le trafic d’hommes n’est qu’un commerce et un moyen de pouvoir survivre sur un territoire hostile. En outre, il fait passer un message tant bien alarmant que cruel en affirmant que pauvreté et misère ont généré tout ceci. La guerre les a anéantis et c’était le seul moyen pour eux de lutter. C’est accablé qu’on apprend que cet oppresseur est désormais devenu millionnaire via ces malversations.

Cecile Allegra et Delphine Deloget

« Ma peau parle mieux que mes mots » Filmon, rescapé du Sinaï

Les réalisatrices se sont battues pour que ce film puisse voir le jour. Elles se sont battues pour avoir l’autorisation de le projeter et de le programmer. Malheureusement, elles se sont heurtées à certains gouvernement ; de ce fait, les projections restent minimes.

Elles ont tout de même reçu 4 prix pour leur courage et leur prise en considération d’un peuple en détresse. Le prix Albert Londres 2015, qui récompense le meilleur « Grand Reporter de la Presse écrite » et, depuis 1985, le meilleur « Grand Reporter de l’Audiovisuel ». Le Prix Olivier Quemener-RSF 2015 du FIGRA, Festival International du Grand Reportage d’Actualité et du documentaire de société. Le PRIMED (Prix International du Documentaire et du Reportage Méditerranéen), et enfin le prix du meilleur documentaire du New York City international film festival.

« À ce jour, 50 000 personnes seraient passées par le Sinaï et 12 000 seraient mortes sous la torture. Aucun tortionnaire n’a été arrêté. L’Égypte et Israël ont laissé prospérer ce trafic en toute impunité. »

 

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Débat avec Delphine Deloget, co-réalisatrice de ce reportage

Le gouvernement érythréen est-il impliqué ?

Oui, car nous avons découvert lors de certaines arrestations qu’un gouverneur de l’Érythrée était impliqué.

Maintenant qu’il n’y a plus de camps, que sont devenus les otages ?

Certains sont restés bloqués dans le Sinaï. D’autres sont envoyés en prison. Lorsque l’armée égyptienne (luttant contre le djihadisme) trouve des otages, elle ne sait pas quoi en faire, alors elle les met en prison.

Quand ils fuient (par exemple au Caire), vivent-ils alors illégalement ?

Pas tous, mais beaucoup, oui. Nombreux sont ceux qui sont rescapés en Israël.

Qu’est-ce qui va leur permettre de se reconstruire par la suite ? 

La plupart d’entre eux veulent recommencer à travailler, rattraper le temps perdu, car souvent ils sont très jeunes lorsqu’ils sortent des camps. Ils vont aussi malheureusement affronter le problème de l’exil.

Que deviennent les familles qui ont payé les rançons ? 

Elles sont endettées le plus souvent, et celles qui n’arrivent pas à payer toute la rançon vont appeler de la famille habitant dans d’autres pays pour leur demander de l’aide. On est face à une vraie communauté. C’est pour cela que les Bédouins kidnappent les Érythréens, pour eux il y a une notion de famille, de communauté, d’argent.

Pourquoi ne pas avoir pris le témoignage des femmes qui, elles aussi, sont impliquées dans ces barbaries ?

D’abord, ceux qui vont fuir sont davantage des garçons, ensuite, il est plus difficile de récolter des témoignages de femmes. Nous avions le témoignage de l’une d’entre elles, qui est passée par le Sinaï, mais nous avons malheureusement décidé de ne pas le rajouter car elle ne nous avait pas réellement donné son accord de diffuser son témoignage (contrairement aux hommes). Ensuite, si cela se sait, il devient très difficile pour une femme de trouver un mari, au vu de tout ce qu’il s’est passé la-bas (les viols, notamment).

Quel est le choix de la politique européenne par rapport à cela ? 

D’abord, l’information manque cruellement. Voila pourquoi nous devons faire passer le message. Ensuite, quand une personne sortira des camps, on ne croira pas forcément à son histoire. J’ai moi-même pensé qu’ils en rajoutaient parfois. En Europe, on a bien entendu le droit d’asile, décidé par la convention de Genève.

Comment avez-vous fait pour avoir le témoignage du trafiquant Abu Abdullah ? 

À la base, je voulais faire un film sur l’Érythrée. J’ai des amis érythréens, mais il est trop difficile de faire un film sur ce pays, en raison de la dictature et du service militaire obligatoire. Alors nous avons décidé de réaliser un film sur ce trafic d’humains dans le désert du Sinaï.

Abu Abdullah a bien voulu nous accorder cette interview car, pour lui, c’était une façon de faire passer un message. Ils sont en guerre contre l’Égypte, pour lui cette interview est une manière de se « justifier » sur les prises d’otages. Ils ont une réelle haine contre Israël. Eux vivent dans la misère, pour lui c’est un travail, tout simplement, du commerce. Tout cela se passe seulement dans le nord du Sinaï ; le sud avait jusqu’à un certain moment le tourisme pour vivre ; le nord, lui, n’arrivait plus à survivre.

Ce sont uniquement des Érythréens qui sont enlevés ? 

Non, pas seulement, mais les autres sont vite oubliés. Il faut bien se dire que le gouvernent est impliqué. Lorsque vous vivez sous une dictature, on ne vient pas vous aider. Pour les Bédouins (évidemment, je fais un raccourci), les Érythréens valent de l’or car, comme ils collaborent avec les Israéliens, qui sont de religion juive, il y a un concept d’entraide et, selon eux, ils ont assez d’argent pour payer cette rançon.

Vous pouvez retrouver le site internet dédié au film ici.

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