Chaque mois, l’Institut Lumière revient sur l’œuvre d’un cinéaste en nous proposant des rétrospectives. Elles sont l’occasion de réunir connaisseurs et amateurs venus (re)découvrir de grands réalisateurs ou de grands acteurs. De Marlène Dietrich à Takeshi Kitano en passant par Michael Curtiz, toutes les époques et tous les genres sont passés au crible. Ces rétrospectives permettent aussi au public lyonnais de mieux comprendre l’univers des metteurs en scène de renommée grâce aux projections des films moins connus de ces derniers. En somme, le but est de montrer que la carrière d’Hitchcock ne se résume pas à Psychose ou Les Oiseaux. Pour ce faire l’Institut Lumière restaure de petits bijoux pratiquement introuvables et nous abreuve de chefs-d’œuvre parfois oubliés que vous ne risquez pas de trouver en streaming.

C’est le cas du film Le Silence de la mer (sorti en 1947) à l’affiche le mois dernier dans le cadre de la rétrospective Jean-Pierre Melville. L’occasion de revenir sur ce long métrage, le premier du réalisateur !

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Melville (né Grumbach en 1917) découvre le cinéma à seulement six ans lorsque ses parents lui offrent une caméra Pathé Baby avec laquelle il commence à filmer sa famille, ses amis. En 1942, il part rejoindre la France libre en Angleterre et il participera plus tard au débarquement de Provence. C’est durant cette période chaotique que le jeune Melville décide, s’il s’en sort, de devenir réalisateur pour faire ce qu’il considère comme « le métier le plus dangereux du monde ».

Et il tiendra sa promesse ! Deux ans seulement après la guerre, le cinéaste se lance  dans l’adaptation de la nouvelle de Vercors : Le Silence de la mer. Un film qui a pourtant failli ne jamais voir le jour à cause de nombreuses difficultés techniques, d’un manque de moyens considérable et d’un refus concernant l’adaptation du livre au cinéma. Les coups de gueule à répétition de Melville n’aident pas non plus: ce dernier se dispute régulièrement avec ses acteurs et ses techniciens, et il se fera même gifler par Belmondo (aïe !) lors du tournage de L’Aîné des Ferchaux. Heureusement, la motivation et le culot du réalisateur finiront par prendre le pas sur ces problèmes et Le Silence de la mer sera le succès qui démarrera la carrière grandiose de Melville.

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Le film nous raconte l’histoire de deux français forcés d’héberger un officier allemand (interprété par Howard Vernon) dans leur demeure du Dauphiné. Malgré le fossé évident entre les hôtes et Von Ebrennac, ce dernier se révèle être quelqu’un de très poli, de très instruit auquel l’oncle et sa nièce vont s’attacher. Une relation sans mots, faite de petits gestes et de symboles, se crée entre les Français et l’Allemand qui chaque soir parle seul au coin du feu. Bien que les hôtes ne répondent pas, par fierté et par haine de l’ennemi, le narrateur nous permet de comprendre qu’eux aussi aspirent à dépasser ce clivage envahisseur/dominé. Et c’est là toute la pertinence de ce film qui, sans être moralisateur, nous dresse un tableau de la guerre très mature qui ne se résume pas, comme beaucoup de films de l’époque, à nous présenter un allemand tortionnaire et monstrueux. Malgré le climat politique anti-allemand vantant le mythe du résistancialisme et malgré le vécu du réalisateur qui a connu le combat, ce film est un étonnant message de paix et une véritable plaidoirie pour l’humanité.

Le spectateur est bercé au coin de la cheminée par la joute verbale entre le narrateur et cet officier amoureux de la France, plein de poésie et de belles théories sur la condition humaine. Un personnage très proche de la Bête (dans La Belle et la Bête) qui nous effraie au début et qui, quand on apprend à le connaître, se révèle très sensible et même un rien naïf ou idéaliste sur sa vision du conflit. Il sera finalement rattrapé par la noirceur de la guerre lors de son voyage à Paris comme le Français le sera lors de sa visite à la Kommandantur où il voit la statue de Marianne tournée vers le mur et le drapeau nazi flotter. Le salon dans lequel se passe ce huis clos semble être une zone neutre, une parenthèse dans laquelle la guerre n’existe plus et la nationalité importe peu. Cela se traduit notamment par le fait que Von Ebrennac enlève presque systématiquement son uniforme avant de rentrer dans la pièce : un des nombreux symboles de ce film qui en est rempli, tout en subtilité.

Et bien qu’il soit considéré comme étant un précurseur de la Nouvelle Vague, on retrouve cependant plus l’influence des années 1930, 1940. L’œuvre est par exemple plus proche, de par son esthétique, son scénario et le personnage de Von Ebrennac de La Belle et la Bête (Cocteau, 1946) qui s’inspire du cinéma d’avant-guerre que de Pierrot le fou.

Un long métrage poétique très sombre et très silencieux mais pas lent pour autant. Il se révèle au final très actuel grâce à son discours universel sur les relations entre deux peuples irrémédiablement opposés. Transposable a chaque conflit, il nous rappelle des films comme La Zona ou Le Dernier Samouraï dans lesquels l’on retrouve la naissance d’une relation forte entre des personnes « socialement incompatibles ».

La prochaine rétrospective de l’Institut Lumière en mars et avril portera sur le réalisateur suédois Ingmar Bergman.

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