Un Théâtre Nécessaire qui ne perd pas de vue la société puisqu’il est au service de celle-ci –  Peter Brook

Le Théâtre peut-il être un simple divertissement ou doit-il s’engager ? La question n’est pas d’aujourd’hui. Elle a traversé les siècles, depuis les tragédies grecques jusqu’au théâtre contemporain, en passant par le « plaire et instruire », cher à Molière. C’est une question qui traverse non seulement les époques, mais aussi les arts, que l’on parle de cinéma, de littérature, d’exposition…

C’est à se demander si cette question ne fait pas partie intégrante de l’expérience artistique. Pourrait-on envisager que ce clivage ne soit plus d’actualité ? En considérant que chacun est libre de sa démarche, qu’il veuille divertir ou interpeller, et qu’un savant mélange des deux semble un bon compromis pour le public, par exemple. L’idée apparaît saugrenue. Pourquoi ? Parce que le propre de l’engagement est de défendre un point de vue, d’alerter, d’entrer en lutte contre un état de fait qui semble profondément illégitime à l’engagé. Comment alors imaginer que ce dernier accepte docilement que son message ne soit pas véhiculé et partagé par le plus grand nombre ? Ainsi, il suffirait de la conscience d’une cause à défendre, pour que le conflit intemporel remonte inexorablement à la surface.

Mais qu’est-ce que l’engagement ? Si la Politique, au sens étymologique du terme, désigne notre société, l’assemblée des citoyens d’une immense Cité, alors tout Théâtre n’est-il pas, par définition, politique ? Après tout, il n’y a guère de pièces ou de spectacles qui ne mettent en scène l’Homme. De ce constat, toute pièce est susceptible d’entraîner une réflexion sur notre rapport aux autres, qu’elles prennent le parti de s’en moquer, ou de les dénoncer. Et ne peut-on soupçonner qu’en chaque spectateur (certes, parfois profondément enfoui), se cache un citoyen… même chez celui qui vient assister à une pièce légère ?

C’est ici qu’il convient de se garder de faire une distinction trop prononcée entre le fond et la forme, car pièce comique ne veut pas dire, à-priori, dénuée de message. L’humour étant même en général un très bon vecteur d’idées. Alors en fin de compte, comment pourrait-on définir le Théâtre engagé ? Dans le Théâtre engagé, la réflexion ne s’enclencherait pas par hasard, mais toute la création artistique aurait œuvré dans le but précis de faire se questionner le public sur le monde qui l’entoure. Ce serait une question d’intentionnalité. En d’autres termes, si tous les théâtres s’adressent à un public, les théâtres engagés, eux, s’adresseraient aux citoyens.

Sur scène, l’engagement peut prendre plusieurs formes, et plusieurs noms, que l’on parle de Théâtre éducatif, de Théâtre citoyen, de Théâtre populaire… mais sous n’importe laquelle de ces dénominations, des pentes de la Croix-Rousse au stade de Gerland, de la basilique de Fourvière au Crayon, peu de théâtres lyonnais s’en réclament, ou, au-delà des mots, affichent une véritable programmation « engagée ». La société va-t-elle donc si bien qu’ils apparaissent superflus ? Je crois que nous pouvons émettre à ce sujet un doute raisonnable.

Menons l’enquête. Où pourrait bien se dissimuler l’engagement théâtral dans notre chère capitale des Gaules ? Dans les traboules ? Le clin d’œil serait bien vu, mais nous avons malheureusement fait chou blanc. Se pourrait-il que le bougre se tapisse discrètement derrière les rideaux des innombrables cafés-théâtres de la ville ? Non plus ; dommage. Contre toute attente, c’est en remontant la rue Saint Georges, dans le Vieux Lyon, que nous avons flairé une piste intéressante…

La citation de Peter Brook qui ouvre cet article, traverse et alimente, avec beaucoup d’autres, la démarche engagée de la compagnie NOVECENTO. À l’origine de cette jeune compagnie, une rencontre entre ses deux-membres fondateurs, Nadia Larbiouene et Franck Adrien, deux comédiens expérimentés qui travaillent avec un objectif commun : proposer un théâtre qui se positionne sur les sujets qui font notre société, ceux qui nous agitent, nous rassemblent et nous divisent.

La compagnie propose depuis novembre un spectacle en deux parties, (prolongé jusqu’en avril suite au succès qu’il a rencontré) MATIN BRUN et SOPHIE SCHOLL, résistance d’une jeunesse. Un spectacle hybride dont le lien entre les deux parties qui le compose n’est pas à chercher dans leur forme artistique étonnamment dissemblable. La cohérence, c’est le thème du fascisme, pourtant lui aussi abordé de manière très différente dans les deux pièces de ce puzzle. Quand la première expose d’une façon sublime, mais terrible, la résignation, l’autre est un vibrant plaidoyer pour la résistance. En cela, elles se complètent et se répondent.

Matin Brun (de Franck Pavlov) est une dystopie aux ressemblances avec notre Histoire cruellement frappantes, dont le personnage parle, dans la mise en scène de Franck Adrien, sous les traits d’une marionnette. Une marionnette si vivante et si expressive, que si Guignol, en bon gône, est votre seule référence, il est urgent que vous vous rendiez aux dernières représentations de la pièce pour comprendre pourquoi l’on parle ici d’un art. Dans une atmosphère oppressante, le personnage raconte comment son quotidien, et celui de son ami de longue date, est doucement chamboulé par l’émergence de « l’État Brun », et des nouvelles lois qu’il promulgue. Le personnage les trouve bien un peu absurdes, ces lois, mais que dire et que faire, sinon regarder les choses suivre leurs cours ? L’acteur (Franck Adrien) se tient derrière le personnage, le fait parler, le manipule. La métaphore est criante, et le final, poignant.

À l’opposé, une jeune femme, Sophie Scholl (Nadia Larbiouene), 21 ans, allemande, engagée dans un réseau de résistance (la Rose Blanche), se fait arrêter à l’université de Munich par la Gestapo pour avoir distribuer des tracts anti-nazis. Ni l’arrestation, ni la torture, ne la feront taire ou renoncer à son combat. Le texte de la pièce est tiré des véritables déclarations de la jeune femme. Le vieil homme de Matin Brun contre la jeunesse de Sophie Scholl. Il n’est pas ici question d’un conflit des générations dans la lutte contre l’oppression, mais plutôt de deux faces d’une même société. De notre société, funambule, qui oscille entre deux postures. Il est assez perturbant de conclure que le monde fictif que nous propose la première pièce, et la façon dont son protagoniste se résout à ne pas agir, semble bien plus proche de notre réalité actuelle que le courage d’une véritable jeune fille condamnée en 1943.

PHOTO SCENE SOPHIS S

Nadia Larbiouene dans Sophie Scholl, résistance d’une jeunesse

Pour Arlyo Mag, Franck Adrien, sous le regard attentif mais bienveillant de Nadia Larbiouene, a accepté de nous parler de leur démarche engagée. Rencontre avec un homme de Théâtre qui n’a pas la langue dans sa poche :

Arlyo : « Un Théâtre Nécessaire, qui ne perd pas de vue la société puisqu’il est au service de celle-ci » (Peter Brook), c’est une des citations que l’on peut trouver sur votre site internet, que signifie un Théâtre Nécessaire pour vous ?
Franck Adrien : On ne doit pas aller au théâtre pour oublier, parce que l’on dit toujours aux gens : « Allez au théâtre, ça va vous videz la tête, allez vous marrer, allez vous divertir… », je n’ai rien contre, il faut que ça existe, mais je ne pense pas que ce soit la fonction du Théâtre. C’est la fonction de TF1, de la télé, d’Arthur, de Cauet, de NRJ, de Skyrock… ils font ça très bien. Ils s’occupent très bien de vous videz la tête. Notre fondement, c’est la phrase de Brecht : « On ne doit pas aller au théâtre pour oublier, mais pour se souvenir et pour apprendre ». Le Théâtre, pour nous, il faut qu’il soit social, politique ou éducatif, ou les trois en même temps, si possible. Si ce n’est pas ça, je respecte énormément, mais cela ne m’intéresse pas. Moi, je m’en fous de quelqu’un qui va montrer son string sur scène et qui va dire « Olala, mon mari mon trompe, vite, je me cache dans le placard ».

Arlyo : Par opposition au Théâtre Nécessaire, il y aurait un Théâtre facultatif, ou futile ?
Franck Adrien : Non, non, je n’ai pas de jugement, mais c’est un Théâtre qui ne m’intéresse pas, parce qu’il n’est pas imprimé dans une responsabilité politique, sociale, ou éducative. Il s’inscrit dans une politique de divertissement, moi ce n’est pas ma fonction, ce n’est pas ce que j’ai envie de faire, et pas ce que je défends, même si je respecte.

Arlyo : Le Théâtre reste malgré tout un spectacle, alors dans la démarche artistique, comment plaire au public en parlant de sujets graves ?
Franck Adrien : Il faut arrêter de prendre les gens pour des imbéciles, arrêter de mépriser le public, arrêter de leur montrer des choses faciles, je ne crois pas à ça moi… Je n’ai pas de jugements sur mes camarades, j’ai plein de copains qui font du café-théâtre, des pièces comiques, et qui me disent à Paris par exemple : « Mais vous comprenez, les gens aujourd’hui, il faut qu’ils se marrent ». Oui, mais pas seulement. On entend ça souvent… Moi je pense le contraire, j’en suis convaincu. Je pense que les gens aujourd’hui, ils n’ont pas besoin de se marrer, ils ont besoin de se retrouver, ils ont besoin d’apprendre, ils ont besoin de se parler, de s’ouvrir aux autres, d’être ensemble… mais pas de se marrer… Une fois qu’ils auront découvert ça, ils iront se marrer. Je n’ai pas de leçon à donner, c’est simplement notre ligne de travail. Dans la continuité de gens comme Gérard Desarthe ou Laurent Terzieff…

Arlyo : Pourrait-on entendre « Théâtre nécessaire » comme dans l’expression « un mal nécessaire » ?
Franck Adrien : Non, ce n’est pas un mal nécessaire, on prend énormément de plaisir. On peut avoir du plaisir et de l’émotion sur des choses importantes. Aujourd’hui, on est dans un populisme à outrance, des gens qui développent des idées racistes alors qu’ils ne l’étaient pas il y a 15 ans, plus que jamais, nous au théâtre, on se doit d’essayer de mettre des alarmes et pas de leur dire « oui c’est pas grave, allez-y… ». Du moins, il me semble… Parce qu’avant d’être comédien, ou avant d’être metteur en scène… on est avant tout citoyen. Il faut d’abord avoir cette notion là, cette conscience là, et après donner un sens à ce que vous voulez faire. Aucun jugement, mais c’est notre axe de travail. Notre Théâtre, il faut qu’il soit social, politique ou éducatif, sinon il appartient au divertissement. Oui, on peut divertir et dire des choses intéressantes, on peut divertir et toucher des sujets importants, pour faire réfléchir, oui, on peut divertir et faire réfléchir les gens ! Mais nous, je dis ça avec beaucoup d’humilité, cela ne nous intéresse pas. On voit des trucs affligeants, des spectacles ou vous vous dîtes « mais ça raconte rien… », ça devient d’une grossièreté, d’une vulgarité, tout ça sous prétexte de divertir… Ça m’afflige plutôt. La télé-réalité fait ça très bien, NRJ12 fait ça très bien, Kaamelott, même, fait ça très bien (rire) et je dis ça d’autant plus que ce sont des bons copains voyez… mais c’est pas mon truc.

Arlyo : Votre démarche est-elle une démarche que l’on peut qualifier de militante ?
Franck Adrien : Je ne sais pas si on est militants, dans les pièces que nous jouons, on essaye de l’être… Après c’est au public de définir s’il trouve ça militant ou pas… Pour vous donnez un exemple, l’année dernière on se dit, on va faire la lecture de Indignez-vous, de Stéphane Hessel. Si vous le lisez, cela prend à peu près 30 minutes. Donc on s’est dit, on va faire une mise en scène en cercle, on va donner le texte et la parole au public, au débat. Les gens sont partis au bout de 2h30, ils n’étaient pas contents du tout… Pourquoi ? Parce que cela n’avait duré que 2h30. 2h de débat et d’échange ! On a besoin d’espaces où les gens se rencontrent et échangent, sur l’humanité, sur les problèmes sociétaux, sur les problèmes du monde d’aujourd’hui…

Arlyo : Est-ce que ce serait cela votre fonction : ouvrir une brèche dans laquelle les gens ne demanderaient qu’à s’engouffrer ?
Franck Adrien : Je pense que les gens ne demandent qu’à y entrer, oui. Quand on joue nos spectacles devant des jeunes gens, des collégiens, des lycéens… c’est pas facile au début, la première demie-heure, on se dit : « bien sûr ce n’est pas du tout leur univers, ils sont noyés dans les réseaux sociaux et dans la télé-réalité », mais si vous leur ouvrez une petite brèche, vous vous rendez compte qu’ils sont très intéressants et très intéressés. Parce qu’une fois qu’on arrive à gratter tout ce que cette société vous met pour vous annihiler, et bien on se rend compte que les gens ont plein de choses à dire, plein de choses à vivre, plein de choses à échanger. Après Indignez-vous, les gens sont partis au bout de deux heures, ils avaient parlés. On pouvait ne pas être d’accord, mais ils avaient parlés. On s’enrichit de l’autre. La fonction du Théâtre, c’est de proposer aux gens de s’enrichir de l’autre. Si c’est pas ça, moi, ça ne m’intéresse pas. On pourrait trouver ça prétentieux, ça pourrait être interprété : « attention, moi je suis plus intellectuel… » mais non, l’humilité elle est de dire « moi je ne veux faire que ça », alors que la prétention c’est de dire : « Je vais vous amuser, ne vous inquiétez pas, je vais m’occupez de vous… ».

Arlyo : Quelques mots sur la compagnie ?
Franck Adrien : Cela fait deux ans qu’elle existe, avec Nadia (Larbiouene, ndlr), on a plus de 20 ans de métiers chacun et bien sûr, tout un tas de bénévoles qui gravitent autour de nous pour nous aider. Quand vous avez votre propre compagnie, vous êtes obligés d’être accueilli, donc vous allez voir un directeur de théâtre, vous allez lui dire « voilà je voudrais monter Matin Brun, je voudrais monter Sophie Scholl », « Oui mais quoi, quand, comment, pourquoi ? Est-ce que tu as des co-producteurs ? Non, le thème on trouve qu’il est trop dérangeant », etc. C’est très difficile, vous n’avez pas de liberté. C’est très difficile d’être libre. Ça coûte une fortune de temps, d’argent et d’énergie. On est obligé d’aller gagner notre vie ailleurs, mais quand c’est moi qui suis décisionnaire, il ne faut surtout pas que je m’inscrive là-dedans, ce qui m’intéresse c’est de m’inscrire à contre-courant, justement. Tenez, quand vous voulez vendre un spectacle, la première question que l’on vous pose c’est : « Est-ce que c’est drôle ? ». On ne vous demande ce que vous avez à dire, ce que raconte le spectacle, est-ce que ça touche les gens, est-ce que vous avez eu des critiques, qu’en pense le public ? Non. « Est-ce que c’est drôle ? »… Faire du théâtre à Lyon en dehors de l’institution, c’est extrêmement difficile.

Arlyo : La Maison des Passages, où vous vous produisez, permet cette liberté ?
Franck Adrien : Oui, la Maison des Passages permet cette liberté parce que c’est un espace de liberté d’expression, un vrai espace de liberté d’expression… avec des conférences, des associations de différentes confessions, différentes origines, elle permet cette ouverture, oui. Je reviens sur la citation de Brecht : « On ne doit pas aller au théâtre pour oublier, mais pour se souvenir », et dans le mot oublier, il y a « oublier vos soucis ». Moi je pense que plus vous vous souvenez de vos soucis et plus vous faites le point là-dessus, vous réfléchissez à ça, mieux vous vous portez.

Arlyo : Est-ce que pour vous, le sens de cette citation n’est pas, en quelque sorte, tronqué ? Est-ce que c’est suffisant, de se souvenir ?
Franck Adrien : Pour reprendre Stéphane Hessel, après Indignez-vous, il a écrit Engagez-vous. Non, cela ne suffit pas de s’indigner. C’est Charlie. Vous avez vu dans la rue ? Des millions de gens. Ces gens là, à quel degré sont-ils engagés dans la vie sociale aujourd’hui ? Ils se sont indignés, mais comment se sont-ils engagés ? Pourtant il y a plein de manières de s’engager, vous signez une pétition sur internet, ça prend deux minutes, vous allez à une Kermesse d’une association pour la soutenir, vous allez écouter une conférence… Vous allez au théâtre…

De cet échange fructueux, un certain nombre de questions restent malgré tout en suspens. Par exemple, n’est-il pas plus efficace, parfois, d’adresser son message de façon implicite plutôt que de le délivrer à brûle-pourpoint ? Ou encore, plus important, quand prend fin l’engagement, l’ouverture au débat, et quand commence la militance, qui pourrait aussi être considérée comme une forme de point de vue unique ? Quoi qu’il en soit, ce que l’on peut reconnaître à la compagnie NOVECENTO, c’est que si ces questions vous agitent à la fin de la représentation, vous trouverez toujours un interlocuteur prêt à en échanger avec vous.
Prochain cheval de bataille pour la compagnie : le débat brûlant sur l’euthanasie, dans la pièce La Déposition. Pour ma part, je serai dans le public, ou peut-être devrais-je écrire, dans l’assemblée…

Et vous ?


« Matin Brun et Sophie Scholl, résistance d’une jeunesse » – Cie NOVECENTO, à la Maison des Passages, Lyon 5ème – Prolongation exceptionnelle les 4, 5, 18 et 19 Avril – toutes les infos sur le site internet compagnienovecento.fr

Les petit plus d’Arlyo :

  • Vous pouvez découvrir l’univers des marionnettistes du spectacle, Émilie Valantin et Sabine Courbière sur le site internet de leur compagnie : cie-emilievalantin.fr
  • À voir sur le sujet : La Rose Blanche, un film de Michael Verhoeven.
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