Trick ’r Treat : mon ami Sam

by Philippe Orlandini
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Pour la sortie de Godzilla : King of the Monsters, je vous propose de revenir sur la filmographie de son réalisateur Michael Dougherty, dont je disais tout le bien que je pense à travers ma critique de Krampus. Retour à présent sur son premier long-métrage en tant que cinéaste : Trick ’r Treat.

Avant de crier son amour aux monstres de toutes tailles et de tous genres, aux films fantastiques et d’épouvante à travers sa filmographie, Michael Dougherty s’est fait connaître comme scénariste, aux côtés de son complice Dan Harris, par le biais du film de super-héros, à savoir X-Men 2, puis le décrié Superman Returns et, plus récemment, X-Men: Apocalypse. Le point commun entre ces trois œuvres est leur metteur en scène, Bryan Singer (Usual Suspects, Valkyrie, Un élève doué).

Folklore et hommage

Entre deux courts-métrages, Michael Dougherty décide de se lancer à son tour dans la réalisation d’un premier long-métrage, avec l’aide de Bryan Singer qui accepte de le produire.

Son premier long est directement inspiré par son court-métrage d’animation, Season’s Greetings, qu’il avait réalisé dans les années 90, ainsi que par la volonté de revenir aux fondamentaux de l’horreur et la meilleure façon de l’aborder, à savoir le folklore autour de la fête d’Halloween.

Par le biais de son court-métrage, il avait créé un personnage atypique qui convenait parfaitement au sujet de son futur film, un enfant déguisé en épouvantail, qui profitait du contexte de la fête pour faire des farces macabres.

Ce personnage nommé Sam, en référence au nom païen à l’origine de la fête d’Halloween, à savoir Samhain, sera la mascotte du projet. Il choisit d’en faire l’équivalent cinématographique du mythique Cryptkeeper dans la série TV Les Contes de la crypte.

Excepté que Sam ne parle pas, et sera le fil rouge entre les différentes histoires imbriquées les unes dans les autres dans le film.  

La peur du monstre et la vraie nature de l’homme

Il n’est pas innocent de citer l’un des meilleurs exemples de séries d’anthologie, puisque Trick ’r Treat se pose en tant que successeur direct de ses homologues cinématographiques, à savoir les deux films Creepshow, adaptés des romans graphiques d’EC Comics.

Tissant donc le canevas déjà très riche en potentiel de l’anthologie horrifique et associé à cette envie de le placer durant la fête d’Halloween, le scénario partait déjà sous d’excellents augures pour tout « fantasticophile » qui se respecte.

De l’expérience sur les films X-Men et Superman Returns, on peut retrouver son goût prononcé pour une peinture ambivalente de l’être humain, reniant parfois sa propre humanité pour refuser d’admettre la présence de forces supérieures qui le dépasse aussi bien en matière de puissance que de croyance.

On peut également voir dans l’écriture de certains personnages de ces films que les monstres peuvent avoir une façade humaine, dont les motivations suscitent un tant soit peu l’empathie, au point d’en oublier leur véritable nature et la dangerosité sous-jacente.

Il suffit de considérer les actes du colonel Stryker dans X-Men 2 qui, au-delà de sa mission de capturer et d’emprisonner les mutants de Charles Xavier, ne voit que ses propres ambitions mêlées à une implication personnelle, qui a motivé sa nomination à la tête de l’opération.

Le second cas auquel je pense de personnage « menacé » par une présence divine est évidemment Lex Luthor dans Superman Returns, qui dépasse son rôle de némésis ultime du super-héros pour se concentrer sur cette colère et cette jalousie qui consument le génie criminel devant la puissance du Kryptonien, alors même que lui ne cherche qu’à retrouver ses racines et fonder une famille.  

Des sucreries ou des sorts ?

Bien que mis en exergue de façon sale gosse à la fois dans Trick ’r Treat et dans Krampus (et je suis prêt à parier que les humains seront épinglés et punis comme il se doit dans son Godzilla), l’humain est autant acteur de l’histoire que coupable de son propre agissement.

Les personnages, peu importe l’âge, la race, le sexe ou la classe sociale, subissent les conséquences de leurs actes en s’étant frotter à des choses qui les dépassent ou auxquelles ils ne croient pas/plus. Il suffit de regarder dans Krampus comment la perte de la foi en l’esprit de Noël d’un enfant, due au comportement de sa famille, va créer la mise en abyme fantastique et horrifique du sort qui attend les personnages.

Dès son premier long-métrage, Dougherty épingle les plus mauvais aspects de l’être humain durant la fête, mais en y confrontant, pour certains des récits, le point de vue du fantastique à travers le personnage de Sam et les autres créatures surnaturelles présentes.

Contrairement aux films d’anthologie classiques, le scénario est en narration éclatée mais sans coupure en plusieurs chapitres comme dans un Creepshow ou, dans un cas plus proche, les œuvres de Quentin Tarantino.

Il n’est donc pas étonnant que les cinq récits s’entremêlent et que les personnages se croisent au cours du film.

Une première sous-intrigue, qui ouvre et clôture le film, suit le couple d’Emma et Henry qui rentrent de soirée et veulent retirer les décorations macabres d’Halloween à peine arrivés devant chez eux. Une décision qui ne sera pas sans conséquences pour ceux qui ne respectent pas la tradition et l’esprit de la fête.

La deuxième histoire est l’intrigue la plus faible, en suivant le proviseur Wilkins qui doit gérer un incident avec un de ses élèves lors de la collecte des bonbons. Cette histoire a également la particularité d’être le parallèle du quatrième récit qui se passe en même temps, mais de l’autre côté de la palissade, chez son voisin, M. Kreeg.

La troisième histoire montre un groupe d’adolescents partis récupérer des lanternes d’Halloween afin de rendre hommage aux victimes d’un accident ayant eu lieu exactement 30 ans auparavant.

Lors de la collecte des lanternes, ils vont être rejoints par Rhonda, une jeune fille qui respecte et croit à l’esprit d’Halloween, et qui connaît même les vraies origines païennes de la fête. En rejoignant les autres membres du groupe, les choses vont alors mal tourner une fois sur le lieu de la tragédie.

Le quatrième récit nous emmène au contact de quatre superbes jeunes femmes de passage en ville pour s’amuser lors de la fête, à la recherche de cavaliers pour une soirée et pour les garder avec elles le temps d’une nuit. Mais là encore, les choses ne se passeront pas comme prévu quand Laurie, la cadette, sera la cible d’un mystérieux tueur vampire qui rôde en ville.

La cinquième et dernière histoire raconte l’éprouvante nuit de M. Kreeg, vieil homme grincheux qui déteste la fête d’Halloween et demeure enfermé chez lui avec son chien, jusqu’à ce qu’un intrus rentre dans la maison et décide de lui faire payer son attitude envers l’esprit d’Halloween.  

Ambiance d’Halloween et hommage au passé

Oscillant entre le slasher, l’épouvante, le gore macabre et le fantastique atmosphérique, Trick ’r Treat montre à chacune de ses images tout l’amour de son réalisateur pour son sujet et ses personnages.

Servie par une photo absolument magnifique à forte dominante orange, la mise en scène reste toutefois très inspirée par l’esprit Amblin, et ne renie pas sa filiation thématique avec Gremlins de Joe Dante (hommage qui saute aux yeux dans Krampus aussi), dans sa volonté évidente de jouer au sale gosse avec les personnages et à travers quelques saynètes avec Sam.

Michael Dougherty signe des séquences ébouriffantes de maîtrise formelle qui donne immédiatement une esthétique propre au film, et rendant ainsi un hommage absolument superbe à la fête d’Halloween à travers des vignettes dignes des meilleurs EC Comics (et ponctué lors du générique de cases de comics en mouvement).

Parrainage avec Bryan Singer oblige, deux des acteurs de la franchise X-Men se retrouvent à l’affiche du film. Anna Paquin (La Leçon de piano) dans le rôle de la jeune oie blanche, Laurie, petit chaperon rouge qui fera venir à elle le grand méchant loup (ou plutôt grand méchant vampire). Et pour incarner M. Kreeg, l’excellent Brian Cox (Troie, Manhunter, Au revoir à jamais, Le Cercle, Braveheart…) dans un rôle clé de l’histoire et de l’aspect ludique du scénario imbriqué.

Le reste du casting est au diapason, les adolescents jouent très bien, mention à la jeune Samm Todd dans le rôle de Rhonda qui évoque, 12 ans avant, les traits de la jeune Millie Bobby Brown, star de la série Stranger Things et tête d’affiche de son Godzilla: King of the Monsters. Mais la révélation du film reste Quinn Lord, absolument époustouflant à l’âge de 8 ans dans le rôle mutique et masqué de Sam.

Friandises (piégées) de spectateurs de films d’horreur

Pour pouvoir couvrir tout le spectre horrifique nécessaire à son sujet, le film Trick ’r Treat ne prend pas de gants et récolte une interdiction R aux États-Unis, l’équivalent d’une interdiction aux moins de 12 ou 16 ans chez nous, pour son contenu graphique en matière horrifique de gore, de sexe ou de nudité, de langage.

Pourquoi préciser ces points de détails spécifiquement ? Parce que chacun d’entre eux est la représentation parfaite du détournement ludique des codes à travers des twists dans chaque récit.

En effet, le film joue sur plusieurs niveaux de lecture, à savoir les indices évidents mais parfois destinés à nous tromper ou jouer avec les attentes du spectateur, les connexions des personnages entre les récits, et ce même quelques secondes, en arrière-plan en lien avec leurs propres intrigues.

Le premier niveau qui y apparaît est un hommage au film Halloween de John Carpenter où l’on suit le point de vue du tueur à travers son masque avant d’aller commettre son meurtre. L’identité du tueur sera un des éléments qui composent le canevas du film, car celle-ci n’est jamais véritablement révélée avant le cinquième récit qui, ayant M. Kreeg pour victime, offre l’occasion de la découvrir, ainsi que sa nature fantastique.

L’autre niveau plus subtil, qui apporte des fausses pistes, parfois prévisibles à qui connaît les codes, est celui où tous les archétypes du film d’horreur sont posés sur le sort qui attend la plupart des nombreux protagonistes de l’histoire.

Et enfin, il y a le niveau lié aux twists, mais aussi aux connexions entre les récits, qui ne sera compréhensible que lors des revisionnages.       

Le film joue également sur les notions de temporalité puisque les cinq récits se chevauchent, car ils se passent tous en même temps. Il est assez perturbant de revoir des personnages tués précédemment, toujours vivants l’instant d’après, vu que les récits ne se déroulent pas forcément dans l’ordre chronologique.

Quoique ce mécanisme existe dans d’autres films, ce décalage est d’autant plus amusant que cela souligne parfaitement la symbolique païenne et occulte de Samhain, à savoir la nuit où les mondes des morts et des vivants cohabitent durant plusieurs heures, laissant échapper créatures réelles et individus déguisés qui peuvent être victimes ou témoins sans que personne ne croit à la dangerosité de la situation. Il suffit de voir la séquence du meurtre par le tueur vampire dans une ruelle à côté d’une parade ; puis plus tard, les blessures de Kreeg sont minimisées face aux enfants qui pensent qu’il s’agit d’un déguisement.

En matière de codes retournés et très bien emmenés, le déguisement de Laurie en petit chaperon rouge en est un exemple terriblement ironique au vu du twist attaché au personnage, mais distillé à travers quelques indices subtils. La conclusion du premier récit sur la façon macabre de Charlie et de son père de « décorer une citrouille », où la tension créée quelques minutes plus tôt autour du comportement de l’enfant laissait présager le pire, en constitue encore une illustration.

Mais la plus grosse surprise qui intervient entre le spectateur et les personnages est liée au troisième récit avec les adolescents à l’endroit de l’accident.

À travers un flashback, on apprend les circonstances de la catastrophe du bus pour revenir ensuite sur les lieux où les adolescents ont eu envie de jouer un mauvais tour en effrayant leur camarade. Mal leur en a pris, puisqu’ils vont en subir les conséquences à leurs dépens.

En héritier assumé des productions horrifiques des années 80, Michael Dougherty signe un premier essai réussi, affichant son amour de la figure des monstres et du cinéma fantastique au point d’en faire sa marque de fabrique par la suite.

Neuf ans plus tard, il remettra le couvert, mais en passant d’Halloween à Noël avec la même jubilation macabre sur son second film, Krampus (dont vous pouvez lire la critique ici).

Et au moment où vous lisez ces lignes, il a aussi orchestré le choc des titans de la firme Toho, en opposant le roi des monstres, Godzilla, à trois de ses plus redoutables adversaires dans Godzilla: King of the Monsters, sur lequel je reviendrai.

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