Simone de Beauvoir publie La femme rompue en 1967. Cette année, c’est Hélène Fillière qui met en scène ce monologue d’une femme brisée et amère, qui se sait responsable du suicide de sa fille et qui, piégée dans son appartement, ne fait finalement que remuer les fantômes pour n’en tirer aucune leçon. Du 28 mars au 1er avril au Théâtre de la Croix-Rousse, c’est Josiane Balasko qui sera Muriel, cette femme si tristement en colère.

La femme rompue

photo : Pascal Victor-ArtComArt

Parole-venin

La femme rompue fut mal reçu selon son auteure. Le lectorat féminin se serait identifié à Muriel, personnage méchant et arrêté, qui n’est jamais sorti du rôle prédéfini qu’on lui a assimilé. Celui d’une mère, d’une épouse, d’une femme respectable. Simone de Beauvoir voulait certainement travailler sur la représentation que l’on se fait de soi, et ce que l’on donne aux autres. Muriel est une femme qui crache sa haine au monde, sans jamais se confronter à ce qu’elle est vraiment. Prise dans son rôle social, fixée sur ce qu’elle a toujours eu à faire, elle ne peut réellement faire face à ses responsabilités et à ses choix. Car, finalement, ce qui caractérise Muriel, c’est ne d’avoir jamais fait de choix.

Son mari l’a quittée. Elle n’a pas la garde de son fils. Elle est seule dans cet appartement. Sa fille s’est tuée. Triste constat pour Muriel, le soir du réveillon, lorsque celle-ci se lance dans son monologue. Le monologue d’ailleurs, est souvent l’occasion pour le personnage de théâtre de se livrer, de dévoiler ses émotions, d’être sincère. C’est l’instant où il est vrai : les autres ne sont plus là, le masque tombe.

Mais chez Simone de Beauvoir, l’autre, c’est le public : comme si Muriel n’était jamais vraiment seule, elle ne dira rien d’absolument honnête, et se construira une image convenue, entre la subjectivité, la culpabilité et le mensonge. Un « plaidoyer truqué » pour l’auteure, où le spectateur ne sait à quel saint se vouer. Si on veut en déceler le vrai visage, les vraies motivations, il faut jouer sur les écarts entre ce qui est dit et ce qui est montré, car le texte, lui, n’est qu’en faveur de Muriel, elle qui ne se remettra jamais en question.

Présence et plateau vide

Une Josiane Balasko en pantalon et t-shirt noir entre, seule. Charisme indéniable d’une actrice qui va réellement se fondre et se faire oublier lorsque le personnage commencera à parler. Son aura seule suffit à créer un lien avec la salle. On connaît tous son visage, on l’a vue dans des dizaines de films, au théâtre peut-être, mais on oublie vite qu’elle est qui elle est, pour la voir devenir Muriel. Car l’actrice est généreuse, même aidée d’un micro. On montre les bourrelets, on s’allonge désespérément, on s’assoit brutalement, on tape du pied, on souffle et on cri. On donne.

Côté scénographie ? Un lit orange, le plateau, et c’est tout. Un bruit sourd qui ouvre et ferme le spectacle, mais pas d’images, pas de musiques, aucune figuration. Le seul élément est la lumière, dont la dramaturgie m’est restée opaque. L’alternance des provenances, ses légères variations de couleurs et de formes, perturbent l’avancée du monologue et en brouillent le sens. Des découpes très nettes, des douches froides, des contres perçants… c’est à vous en donner le tournis, sans pour autant écrire l’histoire ou la contredire. L’incompréhension des jeux de lumière perdent le spectateur et créent d’étranges effets, non pas de décalage, mais de décoration, qui desservent l’ensemble du spectacle.

« Qu’il me rende ma place au foyer, ma place sur terre ».

La trouvaille de la metteuse en scène Hélène Fillière demeurerait dans ce qu’elle a fait du corps et de la voix. Il faut savoir que lorsqu’on lit La femme rompue, on a juste envie qu’elle se taise, que ça s’arrête. Simone de Beauvoir fait en sorte que le lecteur se sente piégé par le flux incessant de parole, pour la plupart dans le déni ou le rejet. Le personnage n’est jamais confronté à l’altérité autrement que par la haine ou le remord : les mots en deviennent si lourds qu’il est difficile de recevoir autant d’amertume.

La femme rompue

photo : Pascal Victor-ArtComArt

Josiane Balasko fait pourtant de longues pauses dans le texte, prenant le temps de se réinstaller, d’entrer dans une mécanique du corps, presque une chorégraphie robotique du personnage qui tente de se lever, puis qui se laissera toujours retomber. A l’image de la vie de Muriel, son corps n’est jamais dans l’action, là où ses mots sont cruels. On passe par la mécanique qu’offre l’espace resserré et l’unique objet de scénographie, pour créer la solitude profonde du personnage, son inaction, son non-choix.

La mise en scène de l’année ? Certainement pas. Est-ce qu’on en gardera un souvenir intarissable ? Non. Car, finalement, l’unique chose nouvelle que la scène a apporté au texte, c’est ce brin d’humour, absent à la lecture, entremêlé au désespoir. Au moins, le texte de Simone de Beauvoir a été entendu, et si les propositions n’étaient pas nombreuses, le propos n’a pas été trahi.

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