Une heure et dix-huit minutes, c’est le temps qu’un homme, Sergueï Magnitski, âgé de 36 ans, mettra pour mourir seul, sans assistance médicale dans une cellule de la prison de Matrosskaïa Tichina en Russie, le 16 novembre 2009.

Revenons en arrière, en 2008, quand tout a commencé. Sergueï Magnitski est avocat financier russe travaillant pour un fonds d’investissement britannique, Hermitage Capital. Ce dernier découvre que la société est la proie de malversations financières et décide de dénoncer cette corruption, mais hélas en vain, cela se retournant même contre lui. Ainsi, il sera à son tour accusé des méfaits qu’il aura lui-même dénoncés auparavant. Il sera placé en détention provisoire sans avoir eu un procès digne de ce nom, mais plutôt une parodie de procès. Ballotté de cellule en cellule dans des conditions inhumaines où il sera un jour battu à mort et abandonné, mourant de ces sévices une heure et dix-huit minutes plus tard.

magnitski

Sergueï Magnitski, avocat financier, mort le 16 novembre 2009

Le spectacle Une heure et dix-huit minutes se tient à la manière d’un prolongement de l’histoire de cet homme devenu le symbole d’une justice russe arbitraire. Née du témoignage poignant de la mère de Sergueï Magnitski, cette pièce écrite par la dramaturge russe Eléna Gremina est jouée au départ par la compagnie Teatr.doc de Moscou, dont l’auteure est l’une des fondatrices. La compagnie prône La position Zéro face aux événements, c’est-à-dire que là où d’habitude une pièce ne prendrait pas parti pour un camp ou pour un autre, et dans laquelle tous les témoignages seraient d’égale importance, ici l’œuvre prend clairement parti pour la cause de Sergueï Magnitski.

Alors la mise en scène, présentée par Cécile Auxire-Marmouget jusqu’au 26 février au théâtre des Célestins, s’organise en tribunal théâtral mêlant théâtre documentaire et forme fictionnelle. La pièce est présentée comme issue du champ très vaste du théâtre documentaire par la thématique incontestablement politique, mais aussi par la forme qui est influencée par le contexte politique et son intention d’information avec une série de monologues retraçant les faits, manipulations cachées par les procureurs, médecins ou encore juges au public.

Aussi, le mélange de ces genres nous donne à voir de temps en temps un spectacle à deux vitesses, l’impression d’un équilibre parfois fragile entre ces deux formes. Nous avons la sensation quelquefois d’être plus dans une forme que dans l’autre, ce qui se révèle des fois déroutant et déstabilisant. Néanmoins, nous pouvons penser que ce numéro de funambule est savamment étudié pour nous exposer au mieux certains protagonistes. Ainsi, les personnages incarnés par les comédiens portant les vrais noms et prénoms des personnes évaluées comme ayant une part de responsabilité dans la mort de cet homme sont dépeints telles de pâles copies, des caricatures de la justice en Russie. La pièce prend à partie ces personnes n’ayant pas été condamnées pour leurs actions dans le cadre de cette affaire en les jugeant par le biais de la scène, mais cette fois-ci publiquement par l’assemblée théâtrale.

Considérée comme l’un des plus grands scandales financiers de l’ère Poutine, et à l’origine de vives tensions diplomatiques entre les États-Unis et la Russie menant à des mesures symétriques d’interdictions et de listes à l’égard de personnes responsables de graves violations des droits de l’Homme dans le pays de l’autre, l’affaire Magnitski, ainsi que tout le monde l’appelle maintenant, a pris de l’ampleur et continue à faire débat encore aujourd’hui. Aussi, Sergueï Magnitski, mort en 2009, a été reconnu coupable de fraude fiscale le 11 juillet 2013.  « Le procès qui devait avoir lieu, qui n’a pas eu lieu, aura bien lieu » comme le texte l’annonce aura un nouveau rebondissement, un nouveau procès Magnitski devrait s’instruire courant 2014.

Photo : Itar TASS

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