Miroir, mon beau miroir…

La maison et la famille donnent l’illusion de la sécurité, bien que parfois, nous soyons plus en danger dans notre «  home sweet home  » que dans le monde extérieur. War Sweet War s’inspire d’un fait divers. L’histoire d’un couple, bien sous tous rapports (comme toujours dans un fait divers, n’est-ce pas ?) qui empoisonne ses enfants avant, trois jours plus tard, de se suicider. C’est une plongée poétique dans l’esprit et le cœur de l’impensable, de l’infanticide, que Jean Lambert-Wild nous propose. Le théâtre remplit ici parfaitement son rôle de point d’interrogation, en tentant de représenter l’irreprésentable.

War Sweet War est une pièce qui donne à voir toute la duplicité qui nous habite, en tant qu’être humain. Deux appartements se superposent sur scène (sur plus de 4 mètres de hauteur), deux appartements identiques, ou presque. Au début de la pièce, celui du haut est propre, rangé, vivant… Celui du bas ressemble à une scène de cauchemar. Tout y est morcelé, sali par une étrange substance noire et granuleuse. C’est le monde des morts et de la folie, celui qui vient après le crime, comme un portrait de Dorian Gray métamorphosé pour représenter l’atrocité des actes de son propriétaire. Le bas est habité par des morts-vivants, des figures désarticulées, clones du couple d’en haut  ; et pour cause, les quatre performeurs de la pièce sont deux couples de jumeaux. Quand la pièce commence, les deux appartements semblent appartenir à une réalité distincte dans le temps, jusqu’à ce qu’un personnage subisse une catabase, littéralement, une descente aux enfers, dans le propre gouffre de son inconscient. À partir de là, la frontière entre les deux mondes se fissure, les morts vont venir hanter les vivants, pour qu’au terme de la pièce, le haut se confonde avec le bas.

WAR SWEET WAR un spectacle de Jean Lambert-wild, Jean-Luc Therminarias, Stéphane Blanquet et Juha Marsalo texte: Jean Lambert-wild et Hervé Blutsch avec: Olga et Elena Budaeva,Pierre et Charles Pietri Comédie de Caen Théâtre d'Hérouville 23 02 2012 ©Tristan Jeanne-Valès

©Tristan Jeanne-Valès

The Walking Dead

Pendant une heure, le spectateur est immergé dans un univers glauque, rebutant comme peut l’être la démence, quoique poétiquement sublime, à l’aide d’effets de dramaturgie incroyables et parfaitement maîtrisés. Ce serait gâché le plaisir, et l’effet de surprise, que de tous les décrire ici. L’utilisation de la lumière (Renaud Lagier) et de la musique (Jean-Luc Therminarias) parvient à plonger le public dans une ambiance suffocante, de même que la danse hypnotique des personnages, chorégraphiée par Juha Marsalo. Tout se joue sur ces corps en transe. C’est d’ailleurs bien le seul bémol que l’on puisse émettre. War Sweet War remplit parfaitement son rôle, c’est un drame poétique sublime, mais que l’absence de répliques peut rendre un peu long, pour qui préfère une certaine narrativité. Ce n’est ni un défaut ni même un manque, puisque l’ensemble est non seulement cohérent, mais surtout puissant de cette manière ; simplement, on nous raconte moins une histoire que l’on nous expose sur une toile mouvante la déliquescence psychique de l’être humain. À ce niveau là de prodigalité, il ne s’agit que d’une affaire d’inclination personnelle.

Aussi beau que sale, aussi lumineux que sombre, aussi sonore que mutique, War Sweet War est une expérience à aller découvrir, absolument.


War Sweet War, de Jean Lambert-Wild, Stéphane Blanquet, Jean-Luc Therminarias et Juha Marsalo, co-programmé par le Théâtre des Ateliers et les Célestins.

Au théâtre des Célestins, du 2 au 6 juin 2015.

Print Friendly, PDF & Email

Related Posts

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.