Les affiches de cinéma sont une sorte de musée à ciel ouvert. Chefs-d’œuvre et ébauches s’exposent dans la rue, à la subjectivité de chacun. Vous en croisez peut-être tous les jours, mais rares sont celles qui vont capter votre attention, vous arrêter dans votre course contre le temps, pour se laisser contempler, et libérer votre imagination. Têtes d’affiche, c’est le lieu où j’ai décidé de partager avec vous les réflexions que certaines d’entre elles m’ont inspirées.

Youth, de Paolo Sorrentino, en salles le 9 septembre 2015

Youth, de Paolo Sorrentino, en salles le 9 septembre 2015

« Vieille peau ! ». C’est une expression intéressante. Il peut s’agir d’une insulte, c’est vrai. Dans certaines bouches, cependant, elle possède ce petit quelque chose d’attachant. Par exemple dans la bouche de deux amis, de deux très vieux amis. Deux amis qui s’aiment et se maudissent comme le reflet qu’ils s’offrent l’un à l’autre. Car parfois, quand le temps s’est trop distendu entre deux êtres, et qu’une marque d’affection ne paraîtrait plus qu’incongrue, reste les insultes. Tout est dans le ton. « Vieille canaille », « vieille crapule »  ; « vieille peau »…

C’est d’ailleurs peut-être une des forces de l’amitié, que de savoir s’emparer des mots et de les transformer, pour créer un langage propre. Une bulle de mots hermétique, telle la collusion de deux mondes qui se rencontrent un jour par hasard, puis, sans raison apparente, fondent une amitié.

Sur l’affiche du film Youth, les deux petits vieux au second plan pourraient être de ceux là. Profitant d’une cure thermale que l’un aurait offert à l’autre. Après tout, celui-ci en devait bien une à celui-là. Sûrement. Et puis soudain, alors que les réflexions philosophiques et grivoises s’alternent sans aucun lien logique pour qui les écouterait, le silence. Une apparition. Bouche-bées pendant une seconde, ils observent.

Le corps magnifique d’une femme descendant lentement les escaliers. Une peau de bébé sans peau d’orange, venue pourtant faire peau neuve. C’est alors que leur lointaine jeunesse s’impose à leur esprit. Un flash-back fulgurant qui défile en accéléré. Trop de souvenirs à la fois pour s’y attarder. Plus jeunes, les deux hommes n’auraient peut-être pas vu que ce corps appartenait à une personne, ils l’auraient considéré comme une proie. Mais aujourd’hui, il ne considère pas mieux la femme derrière la chair. Il ressentent encore de l’envie. Ils veulent encore posséder. Mais plus de la même manière. Plus autrui. Pour eux-même. Par nostalgie d’une jeunesse qui les a quittés pour aller voir ailleurs. La vision de cette fontaine de jouvence continue d’avancer jusqu’à disparaître sous l’eau. En quelques brasses graciles, elle s’est éloignée.

Retour à la réalité ; retour à la parole. Aucun ne confessera ses pensées profondes à l’autre. Peut-être n’en n’ont-ils pas besoin pour savoir, d’ailleurs. Mais donnant le change, le premier glissera au second : « Dans le temps, on aurait pu l’attirer cette beauté ! Hein, vieille peau ? ». Ouroboros time, Le serpent se mord la queue, et l’on en revient à notre petite expression.

Parce qu’avant d’être dévoyés, les mots ont un sens premier. « Vieille peau… » C’est donc là un reproche, un crime, une honte. Quand la surface qui enrobe et supporte le poids de notre corps perd sa douceur et se flétrit. Le crime d’être vieux en somme. Le crime d’incarner le memento mori des plus jeunes, que cette vision décharnée et prophétique d’eux-mêmes répugne.

Ce que l’on reproche aux vieilles peaux, c’est aussi de jalouser cette fraîcheur, cet élan de vie qui semble les abandonner en suivant la pente descendante des rigoles qui creusent leur visage.

Mais comment leur en vouloir ? Ceux qui refusent de voir la mort en face, incarnée dans ces corps affaiblis, voudraient dans le même temps que les « vieilles peaux » n’expriment, ni n’affichent, aucun regret à l’approche du trépas. Ce serait tellement plus simple.

Quel soulagement pour le spectateur, quand la caméra nous montre un vieux s’éteindre dans son lit, paisible, prêt à affronter le « prochain voyage ». Cela nous permet d’oublier un peu les regards apeurés et l’angoisse primaire qui envahit les êtres humains agonisants dans une chambre d’hôpital aseptisée. Allant parfois jusqu’à hurler et à appeler leur mère, comme des enfants terrifiés qu’ils sont redevenus face à l’inconnu. Non, la mort n’est pas souvent accueillie avec dignité, n’en déplaise aux réalisateurs.

Notez qu’il est très important d’aseptiser. On aseptise pour éviter toute contamination. On ne sait jamais, et si un jour, nous aussi, on devenait vieux ? « Plutôt mourir ! », dites-vous ? Là est bien la question…


Youth, de Paolo Sarrentino, en salles le 9 septembre 2015