En ce jeudi d’automne, ArlyoMag est parti à la rencontre d’Hicham Berrada – jeune artiste contemporain talentueux – le temps d’un déjeuner à La Sucrière. C’est dans cet espace emblématique de la vie culturelle lyonnaise que se tient jusqu’au 3 janvier 2016 une partie de la 13ème Biennale d’Art Contemporain, autour du thème « La vie moderne ».

Cette rencontre entre dans le cadre de l’activité « Déjeunez avec un artiste ! » proposée en parallèle de l’exposition. Une belle démarche qui permet d’instaurer une proximité avec des artistes contemporains souvent peu accessibles. C’est aussi l’occasion d’écouter parler l’artiste directement de son œuvre et de saisir ainsi, au mieux, son travail.

Un prodige modeste

Hicham Berrada est ce que l’on appelle un artiste modeste. Alors qu’on le qualifie déjà de « futur star de l’art contemporain », que son nom apparaît partout dans la presse culturelle tant spécialisée que grand public, qu’il expose au Palais de Tokyo et qu’il est, à 29 ans seulement, déjà pensionnaire de la prestigieuse Académie de France à Rome, Hicham est un homme humble et très accessible. C’est sans prétention qu’il évoque sa naissance à Casablanca, élevé par un père pharmacien et une mère biologiste, puis ses études aux Beaux-Arts de Paris. Son travail, empreint de cette double influence où le Maroc se mêle à la France et l’art à la science, aboutit à une œuvre fascinante, pleine de poésie.

Mesk Ellil (crédit photo : Biennale d'Art Contemporain)

Mesk Ellil (crédit photo : Biennale d’Art Contemporain)

Une madeleine de Proust

C’est toujours en toute modestie qu’il nous explique avoir été choisi par Ralf Rugoff, à qui l’on doit la direction de la célèbre Hayward Gallery, à Londres, et qui n’est d’autre que le Commissaire invité par Thierry Raspail, directeur artistique de la Biennale. Hicham Berrada a eu l’honneur d’hériter d’un grand espace au 2ème étage de la Sucrière, où mettre en place son installation Mesk Ellil, « capturer la nuit », littéralement en arabe. Un espace cloisonné plongé dans une semi-obscurité bleutée accueille sept autres boîtes où dorment trente plants de jasmin. L’artiste, tel un artefact, a modifié le rythme biologique de la plante grâce à une ambiance de nuit recréée à l’aide d’un jeu de lumières et de température. Trompée par la main de l’Homme, la plante délivre son parfum envoutant et délicat. Hicham nous confie qu’il a voulu recréer le moment rare et féerique d’une déambulation dans un jardin méditerranéen, une nuit d’été. Dans cette boîte, il a comme capturé un souvenir.

Dénoncer l’absurdité du monde moderne

L’œuvre est loin de n’être qu’une madeleine de Proust. Certes, son enfance au Maroc et la profession de ses parents ont influencé son intérêt pour la science – ses œuvres sont toujours précédées de protocoles expérimentaux – mais son œuvre porte un message qui va au-delà de l’intime et qui s’inscrit dans le thème de « la vie moderne ». Dans ces boîtes, il recrée une atmosphère différente de la nôtre qui vient nous confronter à notre propre univers, à la boîte dans laquelle nous vivons. Sommes-nous si libres que cela ? Cette remise en question s’accompagne d’une confrontation à notre usage abusif et absurde d’une énergie qu’on croit inépuisable. Pour maintenir ses plantes, l’artiste dépense une  quantité folle d’énergie, d’autant plus quand une invasion de cochenilles a été détectée au début de l’exposition et a nécessité des heures de travail pour traiter les trente jasmins.

Mesk Ellil

Mesk Ellil

Nature et culture

Dans cette vie moderne, l’Homme pense avoir le pouvoir sur son environnement, avoir dompté la nature par la culture. Mesk Ellil en est l’exemple : grâce à des quantités d’énergie et des protocoles scientifiques, l’artiste a réussi à dominer la plante et lui imposer un rythme différent. La symbolique du jardin est utilisée pour montrer ce lien entre la nature et l’Homme : le jardinier façonne la nature à son goût, la dompte. Ici, Hicham Berrada est comme un jardinier prenant soin de ces plantes, organisées à la manière d’un jardin musulman. Mais au-delà d’un jardinier, l’artiste se décrit comme un peintre, qui ne choisit pas de peindre un paysage figé à un instant T, mais de saisir la nature en mouvement, la nature vivante. Et peut-être que, à l’instar de Raymond Depardon dans son documentaire sur le monde rural « La vie moderne » (2008), l’artiste a voulu décentrer notre regard sur la modernité du monde urbain pour nous amener à penser que la modernité et l’avenir se trouve dans la nature, encore épargnée de la mainmise de l’Homme.

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Une œuvre attachante et singulière

Cette mise en valeur de la nature contraste avec le reste de l’exposition constituée essentiellement de matériaux « modernes », travaillés par l’homme, sans vie. C’est en cela que son œuvre nous touche, puisqu’elle est vivante. Elle nous laisse en souvenir la sensation d’une nuit d’été chaude et humide (la pièce est chauffée), baignée par un parfum subtil de jasmin, mais exacerbé par l’obscurité laissant une grande place au développement de l’odorat.
Cette sensation agréable se mêle aussi au triste constat que la main de l’Homme étouffe la nature, l’enferme dans des boîtes et a même le pouvoir de bouleverser son rythme biologique. Ainsi la beauté et la magie du jardin est utilisée pour dénoncer une vie moderne destructrice.

Miroir inversé, Anish Kapoor

Miroir inversé, Anish Kapoor

L’avenir d’Hicham Berrada dans la « vie contemporaine »

L’artiste évoque avec conviction sa liberté de création, dans un monde complexe qu’est celui de l’art contemporain. Il nous dit sans tabou ne pas être rémunéré pour la Biennale, et ne pas vouloir créer dans le but de gagner de l’argent. Il tient à sa liberté et son indépendance, et explique qu’il ne pourrait pas, à l’instar de Anish Kapoor, créer des objets « pour vendre », comme le fait le célèbre artiste contemporain – controversé pour son exposition à Versailles – pour la FIAC (Foire Internationale d’Art Contemporain qui se tient à Paris), où il propose ses fameux miroirs inversés.
Malgré cette liberté revendiquée, Hicham Berrada insiste sur son besoin d’être dans les institutions.

Suite à un échange enrichissant autour de la Biennale Hors Normes de Lyon, qui promeut justement des artistes « bruts » détachés des normes de l’histoire de l’art et des normes institutionnelles, l’artiste nous confie qu’il ne se voit pas avancer sans être soutenu par les institutions (comme la Biennale) mais aussi sans s’inscrire dans l’Histoire de l’Art. Il conçoit son art comme une évolution de la peinture, allant vers la représentation d’une nature vivante et non plus figée dans un cadre.

Sa position ambiguë entre liberté créatrice et soutien de ses pairs, font de lui un artiste singulier de plus en plus sollicité à travers le monde. Ses œuvres intriguent et plaisent par leur sensibilité et leur pouvoir d’émouvoir le spectateur. Les projets se bousculent pour lui, notamment à Bombay, où il se rendra prochainement pour réaliser des performances.

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Découvrez la 13e Biennale d’Art Contemporain jusqu’au 3 janvier 2016.

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